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ALEX ENGWETE

Congologie : Espace d’analyses et d’opinions sur la culture et la politique du sous-continent de la République Démocratique du Congo. Contact: alexengwete@gmail.com

15 octobre 2007

CHE GUEVARA A HEWA BORA : PROFIL DU MZEE KABILA

Chaque jour qui passe c’est la même vielle histoire ; Kabila n’est pas arrivé aujourd’hui ; mais il sera ici demain, et sinon, alors ce sera après-demain. Kabila n’a pas mis les pieds au front depuis des temps immémoriaux. Rien ne me dit que Kabila soit l’homme du moment. Il se permet de laisser les choses traîner en longueur sans se préoccuper d’autre chose que des che024querelles intestines, et il est aussi très adonné à la boisson et aux femmes.

Si quelqu’un me demandait s’il y a un individu au Congo qui pourrait devenir une figure nationale, je ne pourrais pas répondre par l’affirmative. Le seul homme qui a le potentiel de devenir un leader des masses, c’est Kabila.

Un révolutionnaire totalement pur, s’il n’a pas les qualités de leadership, ne peut pas mener une révolution, mais un homme avec des qualités de leadership ne devient pas, ipso facto, un leader révolutionnaire.

On doit être sérieux, et posséder une idéologie et l’esprit de sacrifice pour appuyer ses objectifs. Jusqu’à présent, Kabila n’a pas fait montre de ces traits. Il est jeune et pourrait changer, mais pour le moment, je suis prêt à exprimer de sérieux doutes, qui ne seront publiés que dans plusieurs années, qu’il sera un jour capable de triompher de ses défauts.

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Traduction française d’Alex Engwete. Source : Che Guevara. African Dream.

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CHE GUEVARA : LETTRE A FIDEL CASTRO D’HEWA BORA

[Traduction française d’Alex Engwete. Source: Che Guevara. African Dream.]

Congo, le 5/10/1965

Cher Fidel,

J’ai reçu ta lettre, qui a causé des sentiments contradictoires en moi – car au nom de l’internationalisme prolétarien, nous sommes en train de commettre des erreurs qui s’avéreront très coûteuses. Je suis personnellement inquiet du fait que---soit parce que je n’ai pas écrit avec suffisamment de sérieux ou soit parce que tu ne m’as guère complètement compris---je pourrais être sous le coup d’une terrible maladie de pessimisme injustifié.

Quand ton Grec [Emilio Aragones, un membre du Comité Central cubain] est arrivé ici, il m’a laissé entendre que l’une de mes lettre t’a donné l’impression que j’étais un gladiateur condamné, et le ministre [cubain de la santé José Ramon Machado Ventura], en me transmettant ton message optimiste, a confirmé l’opinion que tu te formais.

Tu auras l’occasion de parler plus longuement avec le porteur de cette lettre qui te dira ses impressions de première main après avoir visité une bonne partie du front ; pour cette raison je me dispenserai d’anecdotes. Je te dirai simplement que, selon des gens de mon entourage ici, j’ai perdu ma réputation d’objectivité en maintenant un optimisme injustifié en face che024de la situation réelle. Je peux t’assurer que n’eût-été moi, ce beau rêve se serait déjà effondré avec catastrophe autour de nous.

Dans mes lettres précédentes, je t’avais demandé de m’envoyer non pas beaucoup de gens, mais des cadres ; il ne manque vraiment pas d’armes ici (sauf des armes spéciales) – au fait, il y a beaucoup trop d’hommes armés ; ce qui nous fait défait ce sont des soldats. J’ai spécifiquement demandé qu’on ne donne plus d’argent à moins que ce ne fût par largage et après plusieurs demandes. Aucune des choses que j’ai dites n’a été entendue, et des plans fantasques ont été concoctés qui risquent de nous discréditer internationalement et pourraient nous mettre dans de jolis draps.

Je m’en vais maintenant t’expliquer.

Soumialot [Gaston Soumialot, président du Conseil Suprême de la Révolution] et ses camarades t’ont mené en bateau. Il serait fatigant de t’énumérer le grand nombre de mensonges qu’ils ont tissés.

Il y deux zones où quelque chose qu’on pourrait appeler une révolution organisée existe – l’une est celle où nous nous trouvons nous-mêmes, et une partie de la province du Kasaï (la grande quantité inconnue) où Mulele [Pierre Mulele, ancien ministre sous Lumumba et le premier leader à prendre des armes] est basé.

Dans le reste du pays, il y a des bandes vivant dans la forêt, point connectées les unes aux autres ; ils ont tout perdu sans même livrer combat, tout comme ils ont perdu Stanleyville [Kisangani] sans livrer une bataille. Et plus grave que cela, cependant, c’est la façon dont les groupes dans cette zone (la seule avec des contacts avec l’extérieur) sont en rapport les uns par rapport aux autres.

Les dissensions entre Kabila [alors deuxième vice-président du Conseil Suprême de la Révolution et le chef du front Est où Guevara se trouvait] et Soumaliat deviennent de plus en plus sérieuses tout le temps, et sont utilisées comme un prétexte pour déserter les villes sans combat. Je connais Kabila assez très bien pour entretenir une quelconque illusion sur lui. Je ne peux pas dire la même chose de Soumialot, mais j’ai quelques indices tels que le tissu de mensonges qu’il était en train de te refiler, le fait qu’il ne daigne pas venir dans ces contrées perdues, ses fréquentes crises d’ivresse à Dar-es-Salaam, où il vit dans les meilleurs hôtels et le type de gens qu’il a ici contre l’autre groupe.

Récemment, un groupe de soldats tshombistes [pro-gouvernementaux] sont arrivés dans la zone de Baraka (où un général-major loyal à Soumialot a pas moins de mille hommes armés) et ont capturé cette place stratégiquement importante presque sans coup férir. Maintenant ils débattent sur qui porter le blâme --- ceux qui n’ont pas livré bataille, ou ceux au bord du lac qui n’ont pas envoyé assez de munitions. Toujours est-il qu’ils ont fui de manière éhontée, abandonnant en pleine vue un canon sans recul de 75 mm et deux mortiers 82 ; tous les hommes préposés à ces armes ont disparu, et les voici maintenant me demandant des Cubains pour aller récupérer ces armes (personne ne sait exactement où) et de les utiliser dans la bataille.

Ils ne font rien non plus pour défendre Fizi, à 36 km d’ici ; ils refusent de creuser des tranchées le long de la seule route d’accès à travers les montagnes. Ceci pourra te donner une petite idée de la situation. Pour ce qui est du besoin de bien choisir des hommes au lien de m’en envoyer en grand nombre, toi et le commissaire m’assurent que ces hommes sont bons ; je suis certain que la plupart d’entre eux sont bons – autrement ils auraient abandonné depuis fort longtemps. Mais là n’est pas le problème. On doit vraiment être d’un tempérament égal pour résister à des choses qui se passent ici. On n’a pas besoin d’hommes, on a plutôt besoin de surhommes…

Et ils sont toujours mes braves 200 hommes ; crois-moi, ils feront beaucoup plus de mal que de bien dans l’état actuel des choses – à moins que nous nous décidions à combattre seuls, auquel cas nous aurons besoin d’une division et nous aurons à voir combien d’hommes l’ennemi alignera contre nous. Peut-être bien qu’il s’agit là d’une exagération ; peut-être qu’un bataillon sera suffisant de rentrer près de la frontière qu’on avait sous notre contrôle quand nous sommes arrivés ici et de menacer Albertville [Kalemie].

Mais ce n’est pas le nombre qui compte ; nous ne pouvons pas libérer à nous seuls un pays qui ne veut pas combattre ; on doit créer un esprit combattif et chercher des soldats avec la lampe de Diogène et la patience de Job --- une tâche qui devient de plus en plus difficile, avec la quantité de merde qu’on rencontre sur son chemin.

Cette histoire d’argent est ce qui me blesse le plus, après tous les avertissements que j’ai faits. Au plus fort de mes « dépenses extravagantes » et seulement après avoir fait beaucoup d’agitation, j’ai entrepris d’approvisionner un front (le plus important) à la condition que j’allais commander la bataille et former une colonne spéciale mixte sous mon commandement direct, selon la stratégie que j’ai esquissée et que je t’ai communiquée.   

Avec un cœur lourd, j’ai calculé que cela demanderait 5.000 dollars par mois. Maintenant j’apprends qu’une sommes 20 fois plus supérieure est déboursée au profit des gens qui ne sont de passage qu’une seule fois, de sorte qu’ils puissent vivre comme des princes dans les capitales d’Afrique, où ils vivent déjà sans dépense du fait qu’ils y sont nourris et logés gratuitement et reçoivent souvent leurs frais de transport des principaux pays progressistes. Pas un centime au front misérable où des paysans souffrent de toutes les misères que tu peux imaginer, y compris la rapacité de leurs propres protecteurs ; et rien non plus aux pauvres diables coincés au Soudan. (Le whisky et les femmes ne sont pas sur la liste des dépenses couvertes par les gouvernements amis, et ils coûtent très cher si l’on veut de la qualité).

Finalement, 50 docteurs donneront aux zones libérées du Congo une proportion enviable d’un médecin pour mille habitants – un niveau dépassé seulement par l’URSS, les Etats-Unis, et deux ou trois des pays les plus avancés du monde. Mais on ne tient pas compte du fait qu’ici ils sont distribués selon la préférence politique, sans aucune trace d’organisation du secteur de la santé publique. Au lieu d’un tel gigantisme, il serait mieux d’envoyer un contingent de médecins révolutionnaires et de l’augmenter comme je l’ai demandé avec des infirmiers qualifiés d’une qualité similaire.

Comme la carte en annexe résume notre situation militaire, je me limiterai à quelques recommandations que je te demanderais de considérer objectivement : oublie tous ces hommes qui dirigent des groupuscules fantômes ; entraîne près de cent cadres (pas nécessairement tous noirs)… Pour ce qui est des armes : le nouveau bazooka, des capsules amorces avec leurs batteries autonomes, quelques R-4 et rien d’autre pour le moment ; oublie les fusils, qui ne résoudront rien à moins qu’ils ne soient électroniques. Nos mortiers doivent se trouver maintenant en Tanzanie, et avec ceux-ci un complément d’hommes à les utiliser et nous aurons plus qu’assez de ce qu’il nous faut pour le moment. Oublie le Burundi et discute avec tact de la question des vedettes. (N’oublie pas que la Tanzanie est un pays indépendant et nous devons jouer prudemment, sans mentionner le petit problème que j’ai occasionné).

Envoie les mécaniciens aussitôt que possible, ainsi que quelqu’un qui peut raisonnablement naviguer sur le lac sans danger ; cela a été discuté et la Tanzanie a accepté. Laisse-moi m’occuper du problème des médecins, que je ferai en donnant quelques-uns d’entre eux à la Tanzanie. Ne commets plus l’erreur de distribuer de l’argent comme tu l’as fait ; car ils s’accrochent à moi quand ils sont fauchés et ils ne m’accorderont certainement aucune attention si l’argent afflue librement dans leur direction. Fais confiance en mon jugement un tout petit peu et ne te fie pas aux apparences. Secoue les représentants pour qu’ils te donnent une information vraie, parce qu’ils ne sont pas capables de penser clairement et présentent des visions utopiques qui n’ont rien à voir avec la réalité.

J’ai essayé d’être explicite et objectif, synthétique et véridique. Me crois-tu?

Salutations chaleureuses

  

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IN MEMORIAM: Dr. ERNESTO CHE GUEVARA DE LA SERNA, PARRAIN D'HEWA BORA

Le 9 octobre 1967 disparaissait en Bolivie le Dr. Ernesto Guevara de la Serna alias Che. Assez bizarrement, aucune célébration n’a eu lieu à Kinshasa, alors que ce citoyen argentin, Ministre de l’Industrie et Gouverneur de la Banque Centrale de Cuba, avait quitté en 1965 femme, enfants et fonctions pour s’infiltrer, à la tête d’une petite colonne d’Afro-Cubains, dans le maquis du Mzee Kabila dans la région de Fizi-Baraka, pour y combattre le régime de Mobutu. Dans cette forêt montagneuse du bord du Lac Tanganyika il prend le nom de code swahili « Commandante Tatu » (Commandant Trois). Il donne au camp des guérilleros le nom swahili devenu depuis lors célèbre de « Hewa Bora » (bel air), qui est en fait la traduction swahili du nom de la capitale argentine : « Buenos Aires ». Il est particulièrement déçu par l’absence du Mzee du maquis et conçoit pour notre héros national un mépris qu’il transcrit dans son journal de campagne dans lequel le Mzee reçoit le titre péjoratif de « Gucci revolucionario » (révolutionnaire à la Gucci). Et pour cause… Durant son séjour de près de 6 mois dans ce maquis, le Che n’y verra le Mzee que pendant une visite éclair de 3 jours de ce dernier à Hewa Bora. Selon le Che, le Mzee Kabila passait le plus clair de son temps à faire la nouba dans les capitales des pays dits « progressistes » de l’époque et à s’habiller trop élégamment d’habits signés des plus grandes griffes européennes. Malgré le chebookfait qu’il souffre d’un asthme chronique, le Che déploie une activité incessante à Hewa Bora : embuscades contre les colonnes des mercenaires et des soldats de l’armée régulière ; attaque contre une centrale électrique défendue par des mercenaires sud-africains blancs ; il soigne des enfants malades (malgré le fait que sa qualification médicale est plutôt dans le cadre de l’épidémiologie et qu’il y ait dans sa colonne un médecin cubain) ; il y enseigne la tactique et apprend lui-même le swahili ; et il y développe sa théorie du « foco » (foyer) de la guerre de guérilla. On n’oubliera jamais la consigne sévère du Ché à ses Afro-Cubains : « Vous couchez avec une fille congolaise, vous l’épousez sur le champ ! » Selon le philosophe français Régis Debray, qui ira à l’époque avec le Che dans la jungle de la Bolivie, un Afro-Cubain n’avait pas pris cette consigne du Che au sérieux : il a couché avec une Congolaise. Conséquence : le Che décide de marier lui-même l’homme, qui avait déjà une épouse à Cuba, à notre fille congolaise. Coup de théâtre à la veille du mariage annoncé : le guérilléro cubain se suicide !... (Source : Régis Debray, Loués soient nos seigneurs : Une Éducation politique, Gallimard, 1996)…  Déçu par l’aventure congolaise, le Che quitte le Congo vers la fin de l’année 1965 pour la Bolivie, via Cuba, où il va combattre la féroce dictature du Général René Barrientos Ortuño appelé par ses ennemis « Le Gorille Barrientos ». Trahi par les Amérindiens de la localité où il combattait, il est arrêté et assassiné par un agent de la CIA. En mémoire du Che, les photos ci-dessous le montrent dans le maquis d’Hewa Bora… elles sont tirées de la compilation de son journal de campagne traduite en anglais sous le titre « The African Dream : The Diary of the Revolutionary War in the Congo » (Le Rêve africain : Le journal de la guerre révolutionnaire au Congo). 


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