15 octobre 2007
CHE GUEVARA A HEWA BORA : PROFIL DU MZEE KABILA
Chaque jour qui
passe c’est la même vielle histoire ; Kabila n’est pas arrivé aujourd’hui ;
mais il sera ici demain, et sinon, alors ce sera après-demain. Kabila n’a pas
mis les pieds au front depuis des temps immémoriaux. Rien ne me dit que Kabila
soit l’homme du moment. Il se permet de laisser les choses traîner en longueur sans
se préoccuper d’autre chose que des
querelles intestines, et il est aussi très
adonné à la boisson et aux femmes.
Si quelqu’un me
demandait s’il y a un individu au Congo qui pourrait devenir une figure
nationale, je ne pourrais pas répondre par l’affirmative. Le seul homme qui a
le potentiel de devenir un leader des masses, c’est Kabila.
Un
révolutionnaire totalement pur, s’il n’a pas les qualités de leadership, ne
peut pas mener une révolution, mais un homme avec des qualités de leadership ne
devient pas, ipso facto, un leader révolutionnaire.
On doit être
sérieux, et posséder une idéologie et l’esprit de sacrifice pour appuyer ses
objectifs. Jusqu’à présent, Kabila n’a pas fait montre de ces traits. Il est
jeune et pourrait changer, mais pour le moment, je suis prêt à exprimer de
sérieux doutes, qui ne seront publiés que dans plusieurs années, qu’il sera un
jour capable de triompher de ses défauts.
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Traduction française d’Alex Engwete. Source : Che Guevara. African Dream.
CHE GUEVARA : LETTRE A FIDEL CASTRO D’HEWA BORA
[Traduction française d’Alex Engwete. Source: Che Guevara. African Dream.]
Congo, le
5/10/1965
Cher Fidel,
J’ai reçu ta lettre,
qui a causé des sentiments contradictoires en moi – car au nom de l’internationalisme
prolétarien, nous sommes en train de commettre des erreurs qui s’avéreront très
coûteuses. Je suis personnellement inquiet du fait que---soit parce que je n’ai
pas écrit avec suffisamment de sérieux ou soit parce que tu ne m’as guère complètement
compris---je pourrais être sous le coup d’une terrible maladie de pessimisme injustifié.
Quand ton Grec
[Emilio Aragones, un membre du Comité Central cubain] est arrivé ici, il m’a
laissé entendre que l’une de mes lettre t’a donné l’impression que j’étais un
gladiateur condamné, et le ministre [cubain de la santé José Ramon Machado Ventura],
en me transmettant ton message optimiste, a confirmé l’opinion que tu te
formais.
Tu auras l’occasion
de parler plus longuement avec le porteur de cette lettre qui te dira ses
impressions de première main après avoir visité une bonne partie du front ;
pour cette raison je me dispenserai d’anecdotes. Je te dirai simplement que,
selon des gens de mon entourage ici, j’ai perdu ma réputation d’objectivité en
maintenant un optimisme injustifié en face
de la situation réelle. Je peux t’assurer
que n’eût-été moi, ce beau rêve se serait déjà effondré avec catastrophe autour
de nous.
Dans mes lettres
précédentes, je t’avais demandé de m’envoyer non pas beaucoup de gens, mais des
cadres ; il ne manque vraiment pas d’armes ici (sauf des armes spéciales) –
au fait, il y a beaucoup trop d’hommes armés ; ce qui nous fait défait ce
sont des soldats. J’ai spécifiquement demandé qu’on ne donne plus d’argent à
moins que ce ne fût par largage et après plusieurs demandes. Aucune des choses
que j’ai dites n’a été entendue, et des plans fantasques ont été concoctés qui
risquent de nous discréditer internationalement et pourraient nous mettre dans
de jolis draps.
Je m’en vais
maintenant t’expliquer.
Soumialot [Gaston
Soumialot, président du Conseil Suprême de la Révolution] et ses camarades t’ont
mené en bateau. Il serait fatigant de t’énumérer le grand nombre de mensonges qu’ils
ont tissés.
Il y deux zones
où quelque chose qu’on pourrait appeler une révolution organisée existe – l’une
est celle où nous nous trouvons nous-mêmes, et une partie de la province du
Kasaï (la grande quantité inconnue) où Mulele [Pierre Mulele, ancien ministre
sous Lumumba et le premier leader à prendre des armes] est basé.
Dans le reste du
pays, il y a des bandes vivant dans la forêt, point connectées les unes aux
autres ; ils ont tout perdu sans même livrer combat, tout comme ils ont
perdu Stanleyville [Kisangani] sans livrer une bataille. Et plus grave que
cela, cependant, c’est la façon dont les groupes dans cette zone (la seule avec
des contacts avec l’extérieur) sont en rapport les uns par rapport aux autres.
Les dissensions
entre Kabila [alors deuxième vice-président du Conseil Suprême de la Révolution
et le chef du front Est où Guevara se trouvait] et Soumaliat deviennent de plus
en plus sérieuses tout le temps, et sont utilisées comme un prétexte pour
déserter les villes sans combat. Je connais Kabila assez très bien pour
entretenir une quelconque illusion sur lui. Je ne peux pas dire la même chose
de Soumialot, mais j’ai quelques indices tels que le tissu de mensonges qu’il
était en train de te refiler, le fait qu’il ne daigne pas venir dans ces
contrées perdues, ses fréquentes crises d’ivresse à Dar-es-Salaam, où il vit
dans les meilleurs hôtels et le type de gens qu’il a ici contre l’autre groupe.
Récemment, un
groupe de soldats tshombistes [pro-gouvernementaux] sont arrivés dans la zone
de Baraka (où un général-major loyal à Soumialot a pas moins de mille hommes
armés) et ont capturé cette place stratégiquement importante presque sans coup
férir. Maintenant ils débattent sur qui porter le blâme --- ceux qui n’ont pas
livré bataille, ou ceux au bord du lac qui n’ont pas envoyé assez de munitions.
Toujours est-il qu’ils ont fui de manière éhontée, abandonnant en pleine vue un
canon sans recul de 75 mm et deux mortiers 82 ; tous les hommes préposés à
ces armes ont disparu, et les voici maintenant me demandant des Cubains pour
aller récupérer ces armes (personne ne sait exactement où) et de les utiliser
dans la bataille.
Ils ne font rien
non plus pour défendre Fizi, à 36 km d’ici ; ils refusent de creuser des tranchées
le long de la seule route d’accès à travers les montagnes. Ceci pourra te
donner une petite idée de la situation. Pour ce qui est du besoin de bien choisir
des hommes au lien de m’en envoyer en grand nombre, toi et le commissaire m’assurent
que ces hommes sont bons ; je suis certain que la plupart d’entre eux sont
bons – autrement ils auraient abandonné depuis fort longtemps. Mais là n’est
pas le problème. On doit vraiment être d’un tempérament égal pour résister à
des choses qui se passent ici. On n’a pas besoin d’hommes, on a plutôt besoin
de surhommes…
Et ils sont toujours
mes braves 200 hommes ; crois-moi, ils feront beaucoup plus de mal que de
bien dans l’état actuel des choses – à moins que nous nous décidions à
combattre seuls, auquel cas nous aurons besoin d’une division et nous aurons à
voir combien d’hommes l’ennemi alignera contre nous. Peut-être bien qu’il s’agit
là d’une exagération ; peut-être qu’un bataillon sera suffisant de rentrer
près de la frontière qu’on avait sous notre contrôle quand nous sommes arrivés
ici et de menacer Albertville [Kalemie].
Mais ce n’est pas
le nombre qui compte ; nous ne pouvons pas libérer à nous seuls un pays
qui ne veut pas combattre ; on doit créer un esprit combattif et chercher
des soldats avec la lampe de Diogène et la patience de Job --- une tâche qui
devient de plus en plus difficile, avec la quantité de merde qu’on rencontre
sur son chemin.
Cette histoire d’argent
est ce qui me blesse le plus, après tous les avertissements que j’ai faits. Au
plus fort de mes « dépenses extravagantes » et seulement après avoir
fait beaucoup d’agitation, j’ai entrepris d’approvisionner un front (le plus
important) à la condition que j’allais commander la bataille et former une
colonne spéciale mixte sous mon commandement direct, selon la stratégie que j’ai
esquissée et que je t’ai communiquée.
Avec un cœur lourd,
j’ai calculé que cela demanderait 5.000 dollars par mois. Maintenant j’apprends
qu’une sommes 20 fois plus supérieure est déboursée au profit des gens qui ne
sont de passage qu’une seule fois, de sorte qu’ils puissent vivre comme des
princes dans les capitales d’Afrique, où ils vivent déjà sans dépense du fait
qu’ils y sont nourris et logés gratuitement et reçoivent souvent leurs frais de
transport des principaux pays progressistes. Pas un centime au front misérable où
des paysans souffrent de toutes les misères que tu peux imaginer, y compris la
rapacité de leurs propres protecteurs ; et rien non plus aux pauvres
diables coincés au Soudan. (Le whisky et les femmes ne sont pas sur la liste
des dépenses couvertes par les gouvernements amis, et ils coûtent très cher si
l’on veut de la qualité).
Finalement, 50
docteurs donneront aux zones libérées du Congo une proportion enviable d’un médecin
pour mille habitants – un niveau dépassé seulement par l’URSS, les Etats-Unis,
et deux ou trois des pays les plus avancés du monde. Mais on ne tient pas
compte du fait qu’ici ils sont distribués selon la préférence politique, sans
aucune trace d’organisation du secteur de la santé publique. Au lieu d’un tel
gigantisme, il serait mieux d’envoyer un contingent de médecins révolutionnaires
et de l’augmenter comme je l’ai demandé avec des infirmiers qualifiés d’une
qualité similaire.
Comme la carte en
annexe résume notre situation militaire, je me limiterai à quelques
recommandations que je te demanderais de considérer objectivement : oublie
tous ces hommes qui dirigent des groupuscules fantômes ; entraîne près de
cent cadres (pas nécessairement tous noirs)… Pour ce qui est des armes :
le nouveau bazooka, des capsules amorces avec leurs batteries autonomes,
quelques R-4 et rien d’autre pour le moment ; oublie les fusils, qui ne
résoudront rien à moins qu’ils ne soient électroniques. Nos mortiers doivent se
trouver maintenant en Tanzanie, et avec ceux-ci un complément d’hommes à les
utiliser et nous aurons plus qu’assez de ce qu’il nous faut pour le moment. Oublie
le Burundi et discute avec tact de la question des vedettes. (N’oublie pas que
la Tanzanie est un pays indépendant et nous devons jouer prudemment, sans
mentionner le petit problème que j’ai occasionné).
Envoie les
mécaniciens aussitôt que possible, ainsi que quelqu’un qui peut raisonnablement
naviguer sur le lac sans danger ; cela a été discuté et la Tanzanie a
accepté. Laisse-moi m’occuper du problème des médecins, que je ferai en donnant
quelques-uns d’entre eux à la Tanzanie. Ne commets plus l’erreur de distribuer
de l’argent comme tu l’as fait ; car ils s’accrochent à moi quand ils sont
fauchés et ils ne m’accorderont certainement aucune attention si l’argent
afflue librement dans leur direction. Fais confiance en mon jugement un tout
petit peu et ne te fie pas aux apparences. Secoue les représentants pour qu’ils
te donnent une information vraie, parce qu’ils ne sont pas capables de penser clairement
et présentent des visions utopiques qui n’ont rien à voir avec la réalité.
J’ai essayé d’être explicite et objectif, synthétique et véridique. Me crois-tu?
Salutations chaleureuses…
IN MEMORIAM: Dr. ERNESTO CHE GUEVARA DE LA SERNA, PARRAIN D'HEWA BORA
Le 9 octobre 1967
disparaissait en Bolivie le Dr. Ernesto Guevara de la Serna alias Che. Assez
bizarrement, aucune célébration n’a eu lieu à Kinshasa, alors que ce citoyen
argentin, Ministre de l’Industrie et Gouverneur de la Banque Centrale de Cuba,
avait quitté en 1965 femme, enfants et fonctions pour s’infiltrer, à la tête d’une
petite colonne d’Afro-Cubains, dans le maquis du Mzee Kabila dans la région de Fizi-Baraka,
pour y combattre le régime de Mobutu. Dans cette forêt montagneuse du bord du
Lac Tanganyika il prend le nom de code swahili « Commandante Tatu »
(Commandant Trois). Il donne au camp des guérilleros le nom swahili devenu depuis
lors célèbre de « Hewa Bora » (bel air), qui est en fait la
traduction swahili du nom de la capitale argentine : « Buenos Aires ».
Il est particulièrement déçu par l’absence du Mzee du maquis et conçoit pour
notre héros national un mépris qu’il transcrit dans son journal de campagne
dans lequel le Mzee reçoit le titre péjoratif de « Gucci revolucionario »
(révolutionnaire à la Gucci). Et pour cause… Durant son séjour de près de 6
mois dans ce maquis, le Che n’y verra le Mzee que pendant une visite éclair de
3 jours de ce dernier à Hewa Bora. Selon le Che, le Mzee Kabila passait le plus
clair de son temps à faire la nouba dans les capitales des pays dits « progressistes »
de l’époque et à s’habiller trop élégamment d’habits signés des plus grandes
griffes européennes. Malgré le
fait qu’il souffre d’un asthme chronique, le Che
déploie une activité incessante à Hewa Bora : embuscades contre les
colonnes des mercenaires et des soldats de l’armée régulière ; attaque
contre une centrale électrique défendue par des mercenaires sud-africains
blancs ; il soigne des enfants malades (malgré le fait que sa
qualification médicale est plutôt dans le cadre de l’épidémiologie et qu’il y
ait dans sa colonne un médecin cubain) ; il y enseigne la tactique et
apprend lui-même le swahili ; et il y développe sa théorie du « foco »
(foyer) de la guerre de guérilla. On n’oubliera jamais la consigne sévère du Ché à ses
Afro-Cubains : « Vous couchez avec une fille congolaise, vous l’épousez
sur le champ ! » Selon le philosophe français Régis Debray, qui ira à
l’époque avec le Che dans la jungle de la Bolivie, un Afro-Cubain n’avait pas
pris cette consigne du Che au sérieux : il a couché avec une Congolaise. Conséquence :
le Che décide de marier lui-même l’homme, qui avait déjà une épouse à Cuba, à
notre fille congolaise. Coup de théâtre à la veille du mariage annoncé :
le guérilléro cubain se suicide !... (Source : Régis Debray, Loués
soient nos seigneurs : Une Éducation politique, Gallimard, 1996)… Déçu par l’aventure congolaise, le Che quitte
le Congo vers la fin de l’année 1965 pour la Bolivie, via Cuba, où il va
combattre la féroce dictature du Général René Barrientos Ortuño appelé par ses
ennemis « Le Gorille Barrientos ». Trahi par les Amérindiens de la
localité où il combattait, il est arrêté et assassiné par un agent de la CIA. En
mémoire du Che, les photos ci-dessous le montrent dans le maquis d’Hewa Bora… elles
sont tirées de la compilation de son journal de campagne traduite en anglais
sous le titre « The African Dream : The Diary of the Revolutionary War
in the Congo » (Le Rêve africain : Le journal de la guerre
révolutionnaire au Congo).






