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ALEX ENGWETE

Congologie : Espace d’analyses et d’opinions sur la culture et la politique du sous-continent de la République Démocratique du Congo. Contact: alexengwete@gmail.com

17 janvier 2008

Terrorisme à Hewa-Bora : Chapitre oublié de la biographie de LDK

Une grande honte qui plane encore chez nous

Il y a sept ans---le 16 janvier 2001---Laurent-Désiré Kabila (LDK), le troisième président de la République Démocratique du Congo, était assassiné par l’un de ses gardes du corps dans des circonstances qui restent encore à élucider. Bizarrement, cet assassinat intervenait la veille de l’anniversaire de l’assassinat de Patrice Lumumba, le 17 janvier 1961. Il est donc normal que les commémorations de ces deux événements soient fusionnées en une sorte de « célébration de nos héros »smuts1, selon le titre d’un quotidien kinois qui évoquait aussi un « devoir de mémoire pour Lumumba et L-D Kabila ».

Barbara Smuts en 1975

Or que constate-t-on au titre de ce devoir de mémoire ? Si des biographies historiographiques fouillées ont été écrites sur Lumumba, des pans entiers du parcours politique de LDK restent dans l’ombre sept années après sa mort---à commencer par les circonstances de son assassinat. Qui plus est, les biographies officielles de LDK ne mentionnent jamais un chapitre oublié de son parcours politique et qui fait honte à la générosité de ce grand : l’enlèvement au cours de l’été de l’année 1975 de quatre étudiants de l’Université de Stanford (USA) par ses maquisards. La libération de ces quatre otages, après trois mois de détention, n’intervint qu’après versement d’une rançon de près de 500 mille dollars et d’une grande quantité d’armes et de munitions. Tractation qui a provoqué l’une des grandes colères de Mobutu contre ses alliés américains.

J’ai voulu retracer ici, grâce aux archives télévisuelles de Vanderbilt Television News Archives de l’Université Vanderbilt (USA), aux documents secrets américains remis en circulation cet épisode honteux de notre histoire nationale et aux archives du New York Times. J’ai essayé de contacter ces anciens otages de LDK pour recueillir leurs témoignages personnels. Je n’ai pu échanger que deux courts messages avec Dr Barbara Smuts, l’un de ces otages, aujourd’hui professeur de Psychobiologie à l’Université de Michigan, à Ann Arbor. En juillet dernier elle m’a écrit un court message : « avant de vous répondre, je me dois de contacter les trois autres qui ont été kidnappés avec moi. Nous avons convenu qu’aucun d’entre nous ne parlerait ou n’écrirait sur notre expérience sans l’accord des trois autres. Nous sommes tous les quatre en contact aujourd’hui, je serai de ce fait à même de les contacter. L’une d’entre nous, Carrie Hunter, est actuellement en voyage, ce qui demande un peu plus de temps pour la joindre ». Depuis lors, les emails que je lui ai envoyés sont restés sans suite. Attitude prudente qui pourrait s’expliquer par le rejet par l’administration de Bill Clinton de leur accusation de « terrorisme » portée sur le Mzee Kabila alors qu’il avançait avec ses troupes sur Kinshasa (ces anciens otages ont aussi dit avoir été témoins de l’« esclavage sexuel » pratiqué dans le maquis d’Hewa-Bora). A l’époque LDK bénéficiait de l’appui inconditionnel de l’administration américaine… Il est grand temps que le gouvernement congolais présente ses excuses et pense à compenser matériellement ces victimes de cette grave injubbsmstice perpétrée par l’un de nos leaders au nom de la libération du pays…

Dr Barbara Smuts aujourd'hui (Photo/Michigan Univ.)

Chronologie des faits vue par la presse américaine

Tout commence le lundi 19 mai 1975 par le rapt de quatre étudiants de la prestigieuse université californienne de Stanford qui menaient une recherche en primatologie sur les chimpanzés du Gombe Stream Research Center aux abords du Lac Tanganyika en Tanzanie. Des quatre étudiants, trois sont de nationalité américaine (Carrie Hunter, Barbara Smuts et Steve Smith) et l’une d’entre eux est hollandaise (Emilie Bergman). Aux Etats-Unis, ce n’est que le mercredi 21 mai que cette nouvelle figure prend toute son ampleur et figure dans les journaux télévisés du soir. Au JT de la chaîne de télévision CBS, le présentateur Walter Cronkite met ce kidnapping sur le compte de la violence anti-américaine qui s’exacerbe à travers le monde et se limite à une présentation cryptique de l’incident : « En Tanzanie, 40 africains lourdement armés kidnappent 3 étudiants américains et une hollandaise dans un centre de recherche animale ; aucun motif n’est connu ». John Chancellor de NBC précise toutefois que ces hommes provenaient de la République du Zaïre.

Le lundi 26 mai, le gouvernement tanzanien rejette la demande de rançon de LDK pendant que ce dernier libère l’un des quatre otages, Barbara Smuts, aux fins de porter sa demande aux autorités tanzaniennes et américaines. On doit ici signaler en passant que jusqu’à cette date le gouvernement tanzanien de Julius Nyerere avait été l’un des principaux appuis de la rébellion de LDK (c’est par la Tanzanie qu’avait transité Che Guevara pour se rendre à Hewa-Bora) et c’est en Tanzanie que LDK se repliera au cours des années des vaches maigres de sa guérilla et d’où il lancera plus tard deux attaques répétées sur la ville de Moba.  Ce même 26 mai, John Chancellor de NBC utilise pour la première fois le mot « terroristes » en référence aux maquisards de Hewa-Bora : « Des terroristes marxistes du Zaïre demandent près d’un demi million de dollars et la libération de plusieurs otages [prisonniers] en Tanzanie comme rançon pour la libération de 3 personnes détenues en otage il y a de cela près d’une semaine. Les Kidnappeurs ont libéré l’otage Barbara Smuts pour relayer leurs demandes; la Tanzanie dit qu’on ne la fera pas chanter ». Par recoupement, il est évident qu’à cette date les rapports entre la Tanzanie et LDK se sont détériorés au point qu’il y avait des maquisards zaïrois dans les geôles tanzaniennes. Un grand travail de recherche historiographique reste donc à entreprendre sur les deux rives du Lac Tanganyika pour éclaircir de nombreux points obscurs de cette partie de l’histoire des deubergman1x pays.

Emilie Bergman en 1975

Le mardi 27 mai, coup de théâtre : « En Tanzanie, des diplomates américains rencontrent les autorités pour discuter des moyens pour sauver la vie de 2 Américains et d’une Hollandaise pris en otage par des guérilléros marxistes », rapporte le présentateur du JT de la chaîne ABC. Cette négociation directe avec les rebelles sera très mal prise par Mobutu (voir infra, l’extrait du mémorandum de la CIA). Suivi d’un autre coup de théâtre le mercredi 28 mai : « L’organe de presse du gouvernement de la Tanzanie déclare que le pays refuse d’accepter toute responsabilité sur la sécurité et la libération des 3 étudiants américains et de l’étudiante hollandaise. L’Ambassadeur américain en Tanzanie, West Beverly Carter, se dit préoccupé par la position de la Tanzanie », rapporte Walter Cronkite de CBS.

Un grand silence médiatique s’en suit, silence qui ne sera même pas brisé le mercredi 11 juin lorsque la presse américaine s’empare de l’affaire Denis Hills en Ouganda, affaire dans laquelle Mobutu jouera pourtant un rôle crucial. Denis Hills, professeur à l’Université Makerere et souffrant d’un cancer en phase terminale, est condamné à mort par Idi Amin pour outrage à chef de l’Etat---le professeur britannique ayant traité Amin de « tyran de village ». Pourtant le jeudi 12 juin, Walter Cronkite de CBS annonce qu’il y a des « des signes encourageants pour la libération des 3 étudiants kidnappés en Tanzanie il y a près d’un mois. Un professeur américain travaille comme médiateur avec les kidnappeurs, qu’on croit être des gauchistes africains ». Un journaliste du New York Times établira plus tard que le professeur de Stanford en question n’est autre David A. Hamburg, qui deviendra plus tard président de la Carnegie Corporation.

Le vehunter1ndredi 13 juin, Walter Cronkite de CBS annonce que « l’Ambassade des Etats-Unis en Tanzanie déclare avoir reçu des lettres des 2 étudiants américains et d’une étudiante

Carrie Hunter en 1975

hollandaise détenus en otage par des gauchistes africains au Zaïre voisin ; le porte-parole de l’ambassade déclare que les étudiants lancent un appel aux gouvernements américains et hollandais pour sauver leurs vies. Les terroristes menacent de les tuer si leurs demandes ne sont pas satisfaites ».

Le jeudi 19 juin, Mobutu déclare Deane Hinton, l’ambassadeur des Etats-Unis à Kinshasa, persona non grata et le somme de quitter le territoire national dans les 48 heures. L’expulsion de l’Ambassadeur Hinton n’a pourtant rien à voir avec l’affaire du kidnapping des étudiants américains (voir à ce sujet mon post du 29 juillet 2007 intitulé « RDC : Retour vers le futur »). Le dimanche 22 juin, l’exécution de Hinton est reportée en Ouganda.

Le lundi 23 juin, Idi Amin menace à nouveau d’exécuter le professeur Denis Hills si le ministre des affaires étrangères britanniques James Callaghan ne vient pas personnellement en Ouganda « pour discuter de l’affaire ».

Le mercredi 25 juin la presse fait état de la tentative d’évasion des otages américains.

Le mardi 1er juillet, les JT américains annoncent un grand coup diplomatique de Mobutu : « Idi Amin, le président de l’Ouganda, accorde un sursis à Denis Hills, après une communication avec le Président Mobutu Sese Seko du Zaïre. Il avait auparavant rejeté un appel à la clémence de la Reine Elizabeth de la Grande-Bretagne », annonce ABC. Cette médiation de Mobutu aboutira le jeudi 10 juillet à la libération de Denis Hills qui s’envole le même jour pour Londres.

Le dimanche 13 juillet Tom Brokaw de NBC rapporte qu’« un étudiant américain kidnappé sera bientôt libéré. Stephen Smith avait été capturé par un groupe anti-gouvernemental du Zaïre. Trois étudiantes prises en otage ont déjà été libérées ». Le samedi 26 juillet, Steve Smith est finalement libéré et arrive le même jour en Tanzanie. Ces archives nous permettent d’établir que Barbara Smuts est libérée dès le 26 mai. Sans référence précise sur la base des archives, on ne peut que conjecturer que la libération des deux jeunes encore détenues est intervenue entre le début du mois de juillet et le 13 juillet, date de l’annonce de leur libération faite par Tom Brokaw. On peut aussi supposer que les organes de presse n’aient été informés qu’après coup, vu le caractère très sensible des négociations pour smith1la libération des otages---surtout que ces négociations se faisaient malgré les objections de Mobutu.

S. Smith en 1975

Colère de Mobutu selon la CIA

Un mémorandum en 8 paragraphes numérotés de la CIA, sans mention de la date de rédaction mais pourvu du sceau de la date de sa remise en circulation du mois de mars 2004, fait la synthèse d’une rencontre de Mobutu avec des officiels américains « le 13 juillet 1975 ». Trois paragraphes de ce mémorandum traite de la question de l’enlèvement des étudiants de Stanford et une note au bas de la page suggérant une action de suivi pour calmer les préoccupations de Mobutu sur la présence d’un diplomate de haut niveau lors des négociations avec les rebelles.

Le premier paragraphe note qu’au cours de cette rencontre quelqu’un avait « délivré le message de l’Ambassadeur [Cyrus] Vance concernant le kidnapping des étudiants à Mobutu et discuta de la situation angolaise avec lui ». 

Le deuxième paragraphe nous informe qu’ « en discutant du kidnapping, Mobutu avait réitéré le fait qu’il avait des rapports formels [de ses services d’intelligence] que le Consul MacFarlane était présent lors de l’échange de la rançon avec les rebelles. Il semblait pourtant les assurances catégoriques de [X] que MacFarlane, bien que présent à Kigoma, n’a pas traversé le lac et n’a pas participé à l’échange. [X] se sent toutefois préoccupé par la conviction évidente avec laquelle avait parlé de la présence du Consul et craint qu’aussi bien la crédibilité de l’Ambassadeur Vance que [mots censurés] seront mis à mal si en fait des officiels américains ont participé à l’échange. ([X] suggère qu’il est serait avisé en vue de s’assurer des bonnes relations avec Mobutu que le Département [d’Etat] demande à l’Ambassade à Dar es Salaam---avant le voyage fort proche de l’Ambassadeur Vance---une confirmation qu’aucun officiel américain n’a été présent lors de l’échange ».

Le troisième paragraphe atteste que « Mobutu avait continué à dire que ses rapports ont aussi indiqué que MacFarlane avait une puissante radio portable qu’il a utilisée pour entrer en contact direct avec les rebelles. [X] lui fit remarquer que notre plus grand problème était d’entrer en contact avec les rebelles et que, précisément en cette matière, on fait encore appel aux messagers à pied. Mobutu a alors fait mention de sa réaction ‘humaniste’ à notre demande d’aide, affirmant que jusqu’à ce jour le gouvernement du Zaïre fait montre d’une très grande réserve dans la poursuite des rebelles. N’eût-été cette demande, Mobutu a affirmé qu’il aurait envoyé trois bataillons ‘pour nettoyer la région’. [X] a dit que des éléments inconnus sont apparemment en train d’exploiter le kidnapping pour diviser davantage le Gouvernement des Etats-Unis et le Gouvernement Congolais. Il a fait remarquer que des faux rapports disent que le Gouvernement des Etats-Unis a donné 400 armes aux rebelles et noté que nous avons reçu des rapports, vraisemblablement faux également, que les Forces armées zaïroises ont en fait lancé des opérations contre les rebelles malgré le fait que Mobutu nous ait assurés du contraire. Mobutu a exprimé une certaine surprise en entendant ceci mais n’a fait aucun commentaire ; cependant son ton était convaincant dans son affirmation que le Gouvernement du Zaïre coopère totalement avec le Gouvernement des Etats-Unis et qu’il y a un stand-by des opérations militaires ».

Une note en bas de page faisant référence au deuxième paragraphe mentionne cette action de suivi : « AF est en train de demander à l’Ambassade Dar es Salaam une confirmation aucun officiel américain présent à l’échange de la rançon ».

Telle est la grande honte de laquelle tout un pays doit se laver au plus vite...

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