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ALEX ENGWETE

Congologie : Espace d’analyses et d’opinions sur la culture et la politique du sous-continent de la République Démocratique du Congo. Contact: alexengwete@gmail.com

20 février 2008

Conte mwali: Malkia Maï-Fiffa

[Un fichier en format PDF est disponible à la fin de ce post]

Conte mwali : Malkia Maï-Fiffa

Reconstitution textuelle : Alex Engwete

A ma mère : « Elimu uhai utoka hadithi » [Une connaissance vivante provient du conte]

Démarche d’une redécouverte personnelle :

Bien avant l’époque des téléviseurs et des zappings, ma mère nous réunissait—mes deux soeurs Pauline et Suzanne (qui portait le même que maman) et moi—la nuit autour du feu dans la cour intérieure de notre parcelle à Kisangani pour nous réciter des contes dont elle détenait une riche anthologie à la Schéhérazade. J’ai malheureusement oublié tous ces contes, riredefemmesauf un seul conte, pourtant étrangement récité un dimanche dans la mi-journée. Ce conte bizarre nous avait si marqués par sa beauté et ses péripéties que nous l’avions mémorisé dès la première récitation par notre mère, malgré sa reluctance têtue à nous le répéter. Ce conte me fascine encore aujourd’hui, à tel point que je l’ai traduit en anglais pour le réciter à l’une de mes filles qui est encore monolingue. Quoiqu’elle soit adepte de l’Internet et des textos, ce conte l’a si bien impressionnée qu’elle me demande de le lui réciter les nuits où les chaînes de télé proposent des shows désolants.

Je ne me rappelle plus très bien l’argumentation de Bruno Bettelheim sur la signification et la pertinence développementales de la fascination d’un conte chez l’enfant. Je viens pourtant de découvrir, 40 ans après l’avoir écouté pour la première fois, et au terme de longues recherches infructueuses pour en retracer l’origine et la généalogie, que ce conte de ma mère était un conte allégorique « mwali » récité comme une leçon de vie à l’une de ses « wali », Bi-Atosha, qui était venue ce jour-là tout en pleurs confier à sa « somo » ses graves soucis conjugaux. Je peux donc, au moment où j’écris ces lignes, comprendre la fascination « Bettelheimienne » de ce conte pour moi et pour ma fille (ainsi que pour mes soeurs). Pour moi, la fascination tient au fait que ce conte secoue le mythe patriarcal congolais dans ses fondements; pour ma fille (et mes soeurs), en plus de cette dimension commune, le conte est comme une feuille de route précise et individuelle de navigation existentielle.

Je vais d’abord replacer ce conte dans son contexte initial d’écoute et en donner tout de suite la signification exotérique que je viens d’en tirer au cours des dernières semaines. En effet, comme procédaient les anciens mystiques pour dispenser à leurs disciples la connaissance, ma mère enfouit l’unique précepte ésotérique donné dans ce conte sous la densité des détails inutiles en vue d’égarer le non-initié. Avec le recul, je comprends le sourire qui éclaira soudain le visage de Bi-Atosha à la fin de la récitation de ce conte par ma mère et qui lui fit dire avec un sourire en coin le remerciement exprimé en un calembour swahili intraduisible, les mots pour « maîtresse » et « leçon » étant homophones : « Somo, asante kwa hilo somo » (Maîtresse, grand merci pour cette leçon)… Puis, je reconstitue dans la mesure du possible la récitation exacte du conte telle que mes sœurs et moi l’avions reconstituée, en y restituant toutes les formules « liturgiques » du récit.

Contexte exogène :

Kisangani, un dimanche dans la mi-journée. Dans la cour intérieure de notre parcelle, ma mère (Bi-Suzana) détache délicatement les feuilles de manioc de leurs tiges pendant que mes sœurs Pauline (10 ans) et Suzanne (8 ans) pilent du paddy sous la cadence d’une chanson rythmée qu’elles viennent d’improviser. Moi (12 ans), je joue aux billes dans un coin avec un petit voisin. Soudain, Bi-Atosha arrive—éplorée et gesticulant. Elle explique à ma mère le drame : à son retour la veille à l’improviste d’un congé au village, elle surprend son mari, Bwa-Thomas, dans le lit conjugal avec Mwamini, une prostituée notoire du quartier. Sans être le moins du monde impressionnée et d’un ton détaché, ma mère demande péremptoirement à Bi-Atosha d’essuyer ses larmes, de s’asseoir sur un escabeau bas et propose alentour de réciter un conte. Bi-Atosha s’exécute, Pauline et Suzanne interrompent leur pilage, j’interromps ma partie de billes—et nous nous asseyons tous autour de Bi-Suzana pour écouter le conte.

Précepte exotérique du conte :

En inférant ce précepte, je ne prétends pourtant pas avoir épuisé l’interprétation de ce conte complexe. Voici le précepte exotérique que j’extrais du conte : « Si votre mari se méconduit de façon aussi insultante, c’est qu’il ne mérite pas votre amour : Qu’attendez-vous pour vous venger ? Au lieu de pleurer toutes les larmes de vos yeux comme une idiote, prenez deux, trois, quatre amants s’il le faut ! » Comme quoi : malheur au mari qui contrarie une mwali…

Conte de Malkia Maï-Fiffa

Bi-Suzana, ma mère : Voici poindre un conte, le conte de Malkia [reine] Maï-Fiffa, rassemblez-vous autour du conte.

Nous : Nous voici déjà rassemblés autour du conte.

Bi-Suzana : Dans un passé enfoui loin, très loin dans la nuit des temps, dans un village de la rive droite du Fleuve Congo, vivaient Mume et sa femme Ahali. La vie était dure, très dure pour Mume et Ahali. A l’aube, au premier chant du coq et des oiseaux, ils devaient marcher loin, très loin dans la forêt où ils avaient débroussaillé une parcelle pour leur champ. Ils avaient coupé arbres et broussailles, brûlé ces arbres et broussailles, labouré le sol, et planté une variété de cultures : des bananiers plantain, du manioc, du riz, des ananas, de la canne à sucre, des bananiers, du millet, de la patate douce, du sorgho, des arachides, des haricots, et bien d’autres choses que je n’ai pas mentionnées et que je ne pouvais mentionner. Ils devaient aussi pêcher et chasser pour compléter leur alimentation…Voici le conte

Nous : S’il vous plaît, continuez le conte sans interruption intempestive…

Bi-Suzana : Et le conte poursuivra sa course ! Alors, un jour, les dieux du fleuve et les esprits de la forêt bénirent Ahali et Mume. Ahali tomba enceinte. Mais chaque bénédiction contient toujours une malédiction cachée, tout comme un bel habit a aussi un revers peu reluisant. Assez vite, Ahali commença à s’affaiblir avec chaque jour qui passait et qui voyait son ventre grossir, grossir, et grossir. Et bientôt toute la charge des travaux domestiques et champêtres tomba sur les épaules de Mume. Puis soudain—et un conte a toujours de ces tournures soudaines—un jour, la grossesse d’Ahali disparut: ses entrailles étaient complètement vides et son ventre plat… Voici le conte.

Nous : Hâtez le conte !

Bi-Suzana : Oui, je me hâte dans la récitation du conte tout en vous rappelant que les événements dans un conte sont toujours extraordinaires. Or, pendant que la grossesse d’Ahali disparaissait, un abcès commença à enfler le genou gauche de Mume.  Il ne pouvait pas fermer l’œil la nuit tant la douleur qui lui lancinait le genou gauche devenait chaque jour intolérable. Ahali sillonna les quatre coins de la forêt à la recherche d’herbes, racines et écorces qui pouvaient alléger la douleur au genou gauche qui terrassait son mari. Elle pilait des feuilles, des racines et des écorces pour en faire des pâtes qu’elle frottait sur le genou gauche de son mari. Elle préparait des concoctions amères pour calmer la douleur. Des fois, elle mettait des mélanges de plantes pétries dans une bassine d’eau chaude aux pieds de son mari et le couvrait de la tête aux pieds avec une épaisse couverture afin de permettre aux bons esprits des plantes entrant dans son corps par les narines et les pores de le traverser de bout en bout et d’y tuer les mauvais esprits de la maladie.

Tout ceci, sans effet ! Le genou gauche de Mume continua d’enfler et d’enfler. Et sa douleur ne montrait aucun signe d’atténuation. Les mauvais esprits de la maladie étaient durablement nichés dans son corps.

Comme on devait tout de même s’occuper du champ, Ahali s’y rendait seule—dès le premier chant du coq et des oiseaux jusqu’à la tombée de la nuit quand ils s’envolaient vers leurs nids pour y digérer et dormir. La haine d’Ahali pour les oiseaux grandit comme la récolte du champ de paddy approchait. Elle avait installé, à travers le champ de paddy, un réseau de grelots connectés par des cordes d’écorce d’arbre qu’elle tirait lorsqu’elle voyait les oiseaux plonger dans le champ de paddy. Mais avec le paddy qui mûrissait, les oiseaux devenaient de plus en plus téméraires. Telle une folle, Ahali devait courir dans tous les sens dans le champ—criaillant et fulminant, à la grande indifférence des oiseaux. A son retour à la maison, elle devait aussi préparer de la nourriture, nourrir et laver son mari qui se mourait.

Avant de s’étendre pour la nuit sur la natte aux côtés de son mari qui geignait, elle priait en larmes : « O dieux des fonds du Fleuve Congo, vous tous—bons esprits de la forêt—écoutez ma prière. Je ne prie pas pour moi-même. Je prie pour Mume. Faites qu’il se sente mieux. Et si vous ne pouvez pas le tirer de l’emprise des mauvais esprits de la forêt, faites au moins—O esprits du fond du fleuve—faites au moins que son esprit soit libéré du corps souffrant et dirigé vers la clairière où tous les esprits des morts des tribus habitent. J’ai prié !... voici le conte!

Nous: Hâtez le conte!

Bi-Suzana: Oui, et les péripéties dans un conte sont parfois horribles. Un jour, pendant que Ahali gesticulait et criait comme d’habitude dans le champ de paddy, à la maison, la douleur au genou gauche de Mume était telle que l’abcès creva. Du pus et du sang éclaboussèrent la pièce, et le pauvre homme s’évanouit.

Quand il revint à lui, il y avait une belle fillette de six ans qui la regardait et lui souriait. Elle avait des cheveux luisants qui lui tombaient jusqu’à la taille et tenait dans sa main droite un sceptre court de cuir brun. Tout autour d’elle luisait un éclat qui l’auréolait. Avant de se rendre compte que toute douleur avait disparu de son genou gauche, Mume ne pouvait que dire ce que tout autre que lui dans sa situation aurait pu dire, « Qui êtes-vous donc, très belle petite chose ? ». La fillette lui répondit : « Je suis Maï-Fiffa, ta fille ». Bien que la voix qu’il entendit était la plus belle musique qu’il ait jamais entendue de toute sa vie, il ne pouvait s’empêcher de répondre platement dans sa stupéfaction : « Maï-Fiffa ? Ma fille ? Vous vous moquez de moi ou quoi ? Ma femme était  enceinte et — ». La fillette l’interrompit : «Ahali est ma mère… Lorsque sa grossesse était devenue trop pénible, j’ai décidé de la soulager. Je me suis alors nichée dans ton genou. Après tout, il manque aux hommes une expérience de première main des douleurs de l’enfantement. Considère-toi veinard : à présent tu connais la terrible mais belle épreuve que traversent les femmes… Au fait, et ton genou, ça te fait encore mal ? ». C’est seulement à ce moment qu’il se rendit compte que la douleur était partie de son genou gauche. Le temps qu’il lui prit de regarder son genou pour s’émerveiller de ce miracle de guérison instantanée et de lever les yeux sur la fillette, Maï-Fiffa avait grandi en une femme ensorcelante de 22 ans. Elle étendit le bras, son sceptre pointant sur les murs de pisé de la hutte. Soudain, la hutte se transforma en une villa, avec de larges baies vitrées et des rideaux de soie. Elle s’avança vers l’une des fenêtres et contempla le village. « Je n’aime pas l’apparence de notre village », dit-elle. Elle pointa à nouveau son sceptre sur le village et dit à son père : « Papa, viens voir ! » Marchant avec précaution du fait que le souvenir de la douleur persistait dans un recoin de son esprit, Mume s’approcha de la fenêtre et jeta un coup d’œil dehors. Le village s’était transformé en une bourgade moderne agréable. A la tombée de la nuit, des lampadaires jetaient leur lumière tamisée à travers les rues de la bourgade qui dans l’entre-temps avait grandi en une ville.

Pendant ce temps, Ahali, un lourd panier de produits de champ et du bois de chauffage sur le dos, marchait péniblement, les yeux rivés sur le sol, ses prières silencieuses tourbillonnant dans sa tête, lui bloquant les yeux, lui bouchant les oreilles à la transformation qui s’était abattue sur son village… Voici le conte !

Nous : Laissez le conte prendre soin de lui-même !

Bi-Suzana : Oui, et parfois un conte prend une tournure considérablement prometteuse. Après avoir jeté le panier dans la cour arrière, Ahali rentra dans la maison pour voir comment allait son mari. Elle vit une jeune femme assise sur le sofa, son mari se tenant trop près à son goût de l’étrangère. Elle poussa un grand cri, se précipita sur la femme, la jeta sur le plancher et se mit à la rouer de coups. « Arrête, maman ! », pleurait Maï-Fiffa. Il fallut tous les muscles de son mari pour arracher Ahali à sa victime et la restreindre. Haletante, grognant telle une lionne, mais désorientée par les cris de « maman » que jetait la jeune femme, Ahali vit alors pour la première fois les changements qui s’étaient opérés dans la hutte. On lui raconta alors par le menu détail l’incroyable histoire de la disparition de la grossesse, l’abcès maudit sur le genou gauche de son mari, la crevaison de l’abcès et la naissance miraculeuse de Maï-Fiffa. Car, comme cela arrive parfois, il y a des histoires dans l’histoire. Mais voici le conte !

Nous : Laissez le conte dérouler son univers !

Bi-Suzana : Oui, les événements et le temps dans un conte se précipitent toujours. Nous retrouvons donc la ville ayant pris son essor pour se développer en un petit royaume prospère. Pour montrer leur gratitude à Maï-Fiffa pour sa générosité, les citoyens décidèrent de l’introniser reine, avec la permission d’initier une dynastie illimitée. Elle produit alors un trône en or massif incrusté de grands diamants de plusieurs carats avec deux sièges. Chaque fois qu’elle expédiait les affaires courantes de l’Etat, le protocole était le suivant : à la droite de Maï-Fiffa s’asseyait sa mère sur l’un des sièges jumeaux du trône en or massif ; à sa droite se tenait son père, debout. Le conte pouvait s’arrêter ici même, n’eurent-été les méandres par lesquelles tout conte doit passer.

Nous : Laissez l’histoire passer à travers ses méandres.

Bi-Suzana : Oui, et dans les mangroves de ces méandres sont souvent tapies des surprises désagréables. Dans une grande clairière au fin fond de la forêt, loin des rives du Fleuve Congo, régnait le Roi Mdhana, l’un des plus puissants et riches rois des contrées de cette époque. Selon certains récits de ceux qui se seraient aventurés dans ce royaume, les rues de sa capitale étaient jonchées d’or et de diamants. On rapportait aussi que dans sa cour, le Roi Mdhana dispensait la justice avec impartialité et équanimité. Mais tous ces récits, pour les sujets de Maï-Fiffa, n’étaient que rumeurs, sans le sceau royal d’authentification de leur reine—puisque aucun membre de noblesse n’avait jamais visité ces terres lointaines et aucune relation diplomatique ne liait les deux royaumes. Après tout, pour les sujets de Maï-Fiffa, les rues de la capitale du royaume de Mdhana pouvaient tout aussi bien être jonchées de cadavres putrescents des mendiants et tout le royaume déchiré par la discorde. La seule certitude sur ce royaume n’émergea qu’après la visite bousillée de Maï-Fiffa dans ce royaume du fond de la forêt. On put ainsi apprendre que cinq tribus constituaient le royaume. Et, traditionnellement, chacune de ces tribus devaient donner en mariage au roi la plus belle de ses vierges comme symbole vivant d’allégeance et de loyauté à l’unité de l’Etat. Ainsi, le Roi Mdhana avait les cinq épouses suivantes dans l’ordre décroissant de leur prééminence : Kitangulizi, Sharufa, Mwasiti, Kasalo et Kichelele. Kitangulizi avait quatre filles et un fils, le dauphin du trône ; Sharufa trois filles et deux fils, dont l’aîné devriendrait dauphin dans l’éventualité d’une infortune qui se serait abattue sur le fils unique de Kitangulizi ; Mwasiti et Kichelele étaient aussi arides que leurs provinces d’origine ; et Kasalo était enceinte. A en croire les rumeurs datant de la période qui suivit la visite bâclée de Maï-Fiffa, Mdhana devait visiter toutes les cinq provinces cinq fois par an. Il s’est justement trouvé qu’au cours de l’une de ces visites provinciales, le bruit parvint au Roi Mdhana qu’à la frontière de cette province il y avait un royaume prospère et pacifique. Nuksani, le conseiller de sécurité du roi, convainquit Mdhana de visiter le royaume de Maï-Fiffa dans l’intention de le conquérir le moment venu. Pour ce voyage, le Roi Mdhana confia à Nuksani la tâche de choisir une escorte des cinquante plus fidèles courtisans de son royaume. Le conte est en train de prendre une tournure sinistre.

Nous : Laissez le conte se consumer jusqu’à ses dernières cendres.

Bi-Suzana : Oui, et les tournures dans un conte ont une façon insidieuse d’aigrir le cœur. C’était par un beau jour ensoleillé que le Roi Mdhana, son conseiller le plus proche Nuksani et une escorte de cinquante nobles furent introduits dans la cour de la resplendissante Maï-Fiffa. Sur les sièges jumeaux du trône en or massif étaient assises la reine et sa mère, le père de la reine se tenant debout à la gauche de la reine. Il était vrai que les cinq tribus constituant le royaume de Mdhana lui avaient donné les plus belles femmes de ses terres. Mais il s’avérait que son royaume était en définitive fort minuscule, et la portée du canon de la beauté s’y trouvait donc sans nul doute très limitée. Mdhana ne pouvait croire l’image que lui renvoyaient ses propres yeux. Ne voila-t-il pas une femme dont la beauté était si fascinante que pour la première fois de son règne Mdhana se trouvait interloqué ? Encore aujourd’hui il est difficile de dire avec certitude si, sans Nuksani dont le cœur rabougri à la naissance était insensible à toute beauté, le roi Mdhana se serait remis de son silence indigne. Nuksani, l’insensible, eut la présence d’esprit de s’adresser à Maï-Fiffa en ces termes : « Votre gracieuse majesté, avec votre permission, je me permets de présenter à votre majesté et votre cour mon maître et mon roi, Mdhana ! » Avec le même sourire qui ne quittait jamais ses lèvres depuis qu’elle était sortie du genou gauche de son père, Maï-Fiffa souhaita la bienvenue à ses cinquante-deux hôtes. Elle dit alors à son père d’ordonner à aux sujets de son royaume d’organiser des festivités pendant sept jours et sept nuits en l’honneur du roi et de son escorte. Nuksani, lui, pria la reine de l’excuser de ne pas participer aux festivités de la cour afin de visiter le royaume en touriste. Durant ces sept jours et ces sept nuits, alors que Nuksani et sept maîtres-espions de sa maison personnelle exploraient l’intérieur du royaume, des kermesses et des grands spectacles furent organisés à cour de Maï-Fiffa pour agrémenter le roi Mdhana et quarante-trois nobles de son escorte. Et avec chaque jour qui passait, le vin de l’amour s’égouttait lentement mais inexorablement au fond des cœurs de Mdhana et de Maï-Fiffa, corrodant insensiblement les quatre piliers de leurs âmes. La veille du retour du Roi Mdhana dans son royaume, Nuksani et ses sept maîtres-espions rentrèrent de leur mission perfide. Tard cette nuit-là, après que la reine se fût retirée dans ses appartements, Nuksani s’en fut auprès de son roi pour lui faire le compte-rendu de sa mission. Il dit au roi : « Votre majesté, voici mon rapport. J’ai sillonné les quatre coins de ce royaume. C’est un pays très riche, mille fois plus riche que notre propre royaume. La chose la plus étonnante, c’est que je n’ai vu ni place forte ni fortification ni des hommes en armes. Ces gens sont donc des sauvages, rustres en matières militaires. Je suggérerais qu’aussitôt après notre retour au pays, vous me donniez la permission de rentrer immédiatement avec cinquante cavaliers pour soumettre ces sauvages et les forcer à payer tribut à notre royaume ». Mdhana écouta son conseiller d’une oreille distraite et le cœur desséché de Nuksani ne put sentir l’amour mijotant au fond du cœur de son roi. C’est seulement au cours de l’expédition du retour que Mbukulia, infâme noble à la réputation de commère et l’un des plus fidèles lieutenants de Nuksani, informa ce dernier de cet amour dénaturé et du scandale de la proposition de mariage faite par le roi à Maï-Fiffa. « Qu’avait répondu la reine ? », s’enquit Nuksani avec alarme. Mbukulia lui répondit : « Elle voulait savoir pourquoi un roi aussi puissant était encore célibataire ». « Et ? », s’impatienta Nuksani, prêt à torturer son lieutenant pour lui tirer les vers du nez. « Le roi lui répondit l’air sérieux que les esprits des ancêtres, dans leur sagesse incommensurable, l’avait épargné d’un mariage maussade pour lui réserver la bénédiction de rencontrer l’amour de sa vie en la personne de la Reine Maï-Fiffa… »

Les sourcils froncés, les yeux resserrés en une ligne mince, Nuksani siffla : « Au nom des cinq tribus du royaume de Mdhana, finis ton histoire terrible ! » Mbukulia s’éclaircit la gorge et jeta : « Monsieur, le mariage est fixé à la seconde pleine lune après notre retour dans la capitale ». Pour Nuksani, toute cette affaire puait comme un gros tas de bouse d’éléphant malade sur la route d’un noble. Il tourna et retourna la chose dans tous ses quatre coins et dans tous les sens dans son esprit : il n’y vit ni son compte ni le compte son Etat. Imaginez donc ! Une sixième femme—admettant que Maï-Fiffa acceptât d’être une sixième sultane de bas niveau—pouvait occasionner de grandes discordes dans le royaume. Ou causer une guerre civile interminable ou, pis, une sécession des cinq provinces lésées. Attendez, peut-être bien que… pourquoi pas ? la cour et tous les nobles en danger pourraient toujours s’exiler au royaume de Maï-Fiffa ; il avait d’ailleurs dit au roi qu’à la tête de cinquante cavaliers, il pouvait soumettre tout le pays. Avec une telle base extérieure, une campagne militaire de reconquête du pouvoir dans leur royaume pouvait toujours être menée. Ah non ! Il y avait cette inconnue qui introduisait le chaos dans ses calculs : le vin de l’amour avait corrompu le bon jugement du roi… Attendez : ne pouvaient-ils pas conquérir tout ce royaume sans décocher une seule flèche par le seul pouvoir de la séduction amoureuse ? Arrêtez ! Ecartons immédiatement ce scénario ! Personne, rien ne pouvait garantir la position de Nuksani dans la nouvelle cour dans une telle éventualité… Pendant que ces pensées s’entrechoquaient dans l’esprit morbide de Nuksani, de son côté le Roi Mdhana ne permettait plus à son griot personnel Malenga d’arrêter de jouer de la guitare. Pis, le roi voulait que Malenga rénovât sa façon de jouer de la guitare afin de matérialiser des sensibilités que les paroles des chansons ne pouvaient exprimer, quoi qu’astucieux que fut le médecin des mots qui s’y prenait. Contaminé par les tourments s’échappant en grandes bouffées du cœur de son roi, Malenga fit émettre par chaque corde de sa guitare des lamentations qui déchiraient les cœurs de ceux qui se hasardaient près de la tente royale. Au cours de la troisième journée de l’équipée du retour, la guitare expira—sa touche cassée par le grand chagrin de séparation que le roi voulait entendre la guitare de Malenga exprimer.  Mais Malenga avait sur lui un instrument qu’il avait découvert dans la cour de Maï-Fiffa. C’était la likémbé: faite, comme la guitare, d’une petite caisse de bois évidé, mais portant huit courtes dents métalliques qui se jouaient avec les dix doigts de la main à la manière d’un xylophone portable. Lorsque Malenga s’appliqua à l’exploration de la likémbé, le Roi Mdhana fit publier un décret royal frappant d’exil quiconque oserait l’interrompre dans ses interminables conciliabules avec Malenga. Le pauvre maître-griot, maintenant à chaque instant aux côtés du roi malade d’amour, commençait à être dévoré vif par le poison de l’amour inaccompli suintant de l’âme du roi et capté dans toute sa virulence par la likémbé. Pas étonnamment, le barde clameça huit jours après l’arrivée de la caravane du roi dans la capitale. Voici le conte.

Nous : Le conte est indigné par cette intrusion.

Bi-Suzana : S’il s’indignait de l’intrusion, le conte me claquerait ses portes au nez ! Très vite, Nuksani trama une conspiration contre les fiançailles malavisées du Roi Mdhana à la Reine Maï-Fiffa. Il recruta dans sa manigance deux des coépouses du roi qui avaient un intérêt direct en la matière : la Sultane Kitangulizi, dont le fils était l’héritier naturel du trône, et la Sultane Sharufa, dont le premier fils était deuxième dans la ligne de succession au trône. Le dixième jour après le retour du roi, un groupe comprenant Kitangulizi, Nuksani et douze de ses séides triés sur le volet s’exfiltrèrent de la capitale à la nuit tombée. Les péripéties dans un conte filent à travers le temps comme des étoiles filantes par une nuit sans nuage. Assez tôt, Nuksani et son groupe de traîtres arrivèrent à la cour de Maï-Fiffa. « Notre roi est terriblement malade », annonça Nuksani à Maï-Fiffa. « Il vous veut à ses côtés. Les shamans du royaume sont incapables de le guérir. Mais le plus sage de nos magiciens a eu une vision qui lui a révélé que seule votre majesté est à même de le guérir ! » Quand le vin de l’amour est bu, le plus sage shaman d’entre tous les shamans ne peut distinguer son propre nez de celui de son voisin assis à ses côtés en pleine journée. Tel était l’embarras de la Reine Maï-Fiffa. Dans sa détresse, sans prendre conseil, elle sauta sur son étalon et suivit aveuglément Nuksani et son groupe perfide. La seconde nuit du voyage, Nuksani et ses douze sbires se saisirent de la personne de Maï-Fiffa, lui lièrent les bras et l’attachèrent à un arbre. « Je suis la première sultane du roi », ricana Kitangulizi sortant de sa cachette. « Senga, mon fils, est l’héritier du trône. Et il y a quatre autre sultanes après moi, ma chère beauté ». Puis, Nuksani s’approcha de Maï-Fiffa. Il tenait dans son poing une dague acérée. « Sans rancune, majesté », railla-t-il. « Ce sont les affaires d’Etat. Votre majesté appréciera certainement. Votre mariage à notre roi aurait voué notre royaume à la destruction ». Avant même que Maï-Fiffa ne put plaider pour sa vie, elle sentit le métal froid de la dague lui tarauder le flanc et sonder violemment le recoin le plus secret de son cœur, la cache où était tapie l’effraie de son âme. Au grand étonnement de Nuksani et de son équipe perfide, un flash déchira l’obscurité de la nuit. Une effraie sortit soudain de la cage thoracique de Maï-Fiffa, prit son envol un instant, puis descendit en piqué pour ramasser le sceptre de cuir que la reine avait laissé tomber et, avec un dernier battement d’ailes, s’éleva et disparut dans la nuit. Voici le conte.

Nous : Par pitié, ne nous dites surtout pas que c’est la fin du conte.

Bi-Suzana : Ç’aurait-été la fin du conte que je vous l’aurais dit. De toute façon, le lendemain matin de la mort inopportune de Maï-Fiffa, Ahali, la régente du royaume, sentit que tout allait soudain de travers. Il y eut d’abord le retour bizarre du cheval de Maï-Fiffa à la cour. Puis les deux sièges du trône fusionnèrent en un seul siège. Face à l’angoisse de la régente, Mume affichait un calme souverain et pria la régente de ne pas s’inquiéter au sujet de leur fille. Après tout, n’était-elle pas une miraculée ? Après être sortie de son genou gauche, n’avait-elle pas transformé leur petit village en un royaume prospère ? Sa foi en sa fille était une et indivisible… Quarante jours après la mort de Maï-Fiffa, juste avant la mi-journée, lorsque le cou se serait séparé du torse, pendant que les vers festoyaient sur son corps putrescent, l’effraie—le sceptre de cuir bien calé dans son bec—réapparut, tournoya un moment et se percha sur la branche d’un arbre tout proche. Il desserra alors son bec, laissa tomber le sceptre de cuir sur le corps en décomposition et hulula sept fois. Un silence assourdissant frappa la forêt pendant que le corps de la reine se restaurait. Des vers paniqués sortaient en catastrophe de sa bouche, de ses narines, de ses yeux, de la plaie qui avait déchiré le nid de l’effraie quarante jours plus tôt. Les vers qui s’attardaient à sortir du corps de la reine étaient instantanément carbonisés. A cet instant, la Régente Ahali sentit le trône sur lequel elle s’asseyait se refendre en deux. Devant ce prodige, Mume sourit et fit un clin d’œil à la régente en lui disant : « Je t’avais dit de ne pas t’inquiéter ! » Dans la forêt, Maï-Fiffa se releva, sa main tenant fermement son sceptre. Malgré le soleil caniculaire, elle grelottait de froid. Ses habits étaient en loques et ses bottes en lambeaux. Elle pointa son sceptre sur elle-même et ses habits et ses bottes redevinrent neufs. Puis, elle avisa l’effraie et étendit ses bras horizontalement pour que l’oiseau de son âme revînt dans son nid. Mais l’effraie couina de manière inhabituelle et ne bougea pas de la branche où elle se perchait. Maï-Fiffa comprit pourquoi l’effraie couinait : plus jamais l’effraie ne se laisserait blesser par la dague acérée de l’amour, de la dissimulation et des mensonges. Maï-Fiffa savait que dorénavant, l’effraie ne ferait plus que la suivre à distance, filant d’une cime d’arbre à l’autre, prête à frapper en son nom quiconque viendrait auprès de sa maîtresse avec amour, dissimulation et mensonges. Elle regarda autour d’elle, pointa son sceptre dans une direction précise et s’écria : « Que la vengeance soit ma maîtresse ! » Un éclair aveuglant fulgura à travers la forêt en direction du royaume maudit perdu dans une clairière de la grande forêt. Comme un conte s’enflammant brusquement à son dernier détour, le royaume de Mdhana disparut dans un cataclysme de feu. Quand Maï-Fiffa regagna son royaume, après avoir raconté ses mésaventures à son peuple, son royaume organisa des festivités pendant quarante jours en l’honneur de sa reine. Au terme de ces quarante jours, l’effraie choisit des quatre coins du royaume quatre nobles, jeunes de corps et constants de cœur, pour servir de quatre maris alternants de Maï-Fiffa et de gouverneurs des quatre provinces du royaume. La reine et ses quatre maris eurent de nombreux enfants dont elle sera à jamais fière dans la clairière des esprits des ancêtres des clans où elle habite maintenant. L’un de ses descendants fut Patrice Lumumba qui se moquait de ses bourreaux alors que des balles lui déchiraient le corps. Et jusqu’à ce jour, si vous remontez le Fleuve Congo, il est certain que vous retrouverez les vestiges du royaume prospère de Maï-Fiffa. C’est le lieu même où nous nous tenons en ce moment : Kisangani. Le conte s’éteint à ce point.

Nous : Le conte est en cendres ! 

Illustration: Rire de femme, Photo: Alex Engwete

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Posté par Alex Engwete à 02:56 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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Merci pour l'info sur mon mail. Je pensais plutôt à une info sur ton site, ou des messages aux journaux français, par exemple. Je veux dire par là que si une cause juste a besoin d'argent, pourquoi ne pas essayer d'alerter clairement les médias, car des gens sont certainement prêts à donner quelque chose. Quelques phrases dans les journaux internet français pourraient être utiles, quite à trouver des articles parlant de nature, par exemple (dans ce cas), et envoyer l'info du besoin d'aide.

Ton conte m'a pris la tête moi aussi ! J'ai décroché très vite. La prochaine, parle plutôt d'un personnage qui est ravi d'entendre le conte !!!

Par contre la cuisine a l'air très bonne.

Posté par Remarques, 27 février 2008 à 14:35

Un fichier en format PDF se trouve est disponible à la fin de ce post] Conte mwali : Malkia Maï-Fiffa Reconstitution textuelle :

http://seletun.blogspot.com Un fichier en format PDF se trouve est disponible à la fin de ce post] Conte mwali : Malkia Maï-Fiffa Reconstitution textuelle : Alex Engwete A ma mère : « Elimu uhai utoka hadithi » [Une connaissance vivante provient du conte] Démarche d’une redécouverte personnelle : Bien avant l’époque des téléviseurs ....
http://seletun.blogspot.com

Posté par luc menc, 04 mars 2008 à 04:54

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