27 février 2008
Cuisine congolaise: Bouillabaisse de saumon avec riz basmati
Il était interdit ou du moins perçu comme de très mauvais goût, pour un homme congolais, de faire la cuise et, partant, de s’impliquer dans les tâches associées de près ou de loin à la cuisine : faire la vaisselle après les repas, dresser et débarrasser la table, achat d’aliments au marché, etc. Ce préjugé patriarcal est si bien instillé dès le bas âge que les fillettes de la famille sont écrasées par des corvées culinaires pendant que leurs frères passent leur temps à jouer. Encore aujourd’hui, chaque fois que je voyage au Congo, je suis tellement choqué de voir les filles de ma famille continuer exploitées d’une façon aussi outrancière que je suis devenu une sorte de terreur pour les garçons que je force, à leur grand dam, de faire au moins la vaisselle. Une fois, j’ai dû moi-même faire la vaisselle—au grand scandale de tout le monde ! Et la nièce qui m’a laissé faire la vaisselle en l’absence de sa mère a écopé de quelques baffes bien senties administrées vicieusement par cette dernière, malgré mes protestations.
C’est donc toujours un grand choc culturel pour certains Congolais qui arrivent ainsi dans les pays occidentaux dans un état d’impréparation pathétique en matière de cuisine. Pis, quand ils sont invités à dîner dans les ménages américains, par exemple, ils commettent la terrible faute de ne pas se porter volontaire à débarrasser la table et à laver une partie de la vaisselle.
Forcé par les circonstances de vivre seul, j’ai moi-même fait pendant un moment la terrible expérience d’essayer de me remémorer toute la gestuelle de la cuisson de la nourriture déployée par ma mère, mes deux épouses successives et toutes les femmes de nos « nganda ». Originaire de Kisangani, je suis incapable de faire toute l’archéologie de la cuisine boyomaise encapsulée dans la chanson « Likayabo » (poisson salé) de l’immortelle Abeti Masikini, encore moins d’essayer de saisir toute la complexité de la cuisine congolaise. Il m’est par exemple impossible de faire la cuisson de la « liboké »—cuisson sur du charbon de bois du poisson ou de la viande emballé dans des feuilles de « makungu » qui ne se retrouvent qu’en forêt tropicale humide. Ici, sans ces feuilles, je médite d’improviser un jour cette cuisson avec du papier d’aluminium, que j’utilise déjà pour cuir du manioc, importé d’Amérique latine et appelé « yucca » à la grande distri où l’on fait nos approvisionnements alimentaires.
Le seul plat congolais que je peux cuisiner, et que j’ai amélioré avec la pratique et que je décline aujourd’hui sous plusieurs formes, est ce que j’appelle abusivement la « bouillabaisse » (de poisson) ou ragoût (viande). Voici donc ce que je me suis offert à dîner le mardi 26 février 2008 : « bouillabaisse congolaise de saumon » avec riz basmati. Que quelqu’un me propose un autre nom si celui-ci n’a pas de punch…
Voici mes ingrédients (photo ci-dessus):
500 grammes de saumon
453 grammes de riz basmati (sachet)
1 poivron
1 oignon
2 cuillerées à café de tomate condensée
4 cuillerées à café d’huile d’olive
½ cuillerée à café de sel
assaisonnements: épices en poudre en boîte : thym, coriandre, cannelle, quatre-épices, gingembre + 1 feuille de laurier
On remarque tout de suite que je cherche encore à maîtriser toute la magie des épices. De ce fait, je pèche donc par excès de prudence en matière d’épices : j’en utilise autant que je trouve de boîtes d’épices pour essayer de retrouver la bonne texture des plats du terroir congolais.
Voici les détails de la cuisson :
Après avoir décongelé les deux morceaux de saumon dans le four à micro-ondes, les découper chacun en deux morceaux. Puis, avec deux cuillerées d’huile d’olive, les faire revenir sur une poêle de chaque côté pour 1 minute (photo). Mettre de côté sur une assiette.
Dans un wok, un ustensile chinois (photo ci-dessous), faire revenir avec l’huile d’olive l’oignon découpé, en y ajoutant au fur et à mesure : la coriandre, puis la cannelle. Ajouter le poivron découpé, puis le gingembre et les quatre-épices. Laissez faire pendant quelques instants tout en remuant afin d’éviter le mélange de brûler.
Ajouter ensuite 2 cuillerées de tomate condensée (crème de tomate) et remuer le tout. Ce mélange se fait ainsi avant
d’ajouter le saumon afin d’éviter qu’il ne se désintègre.
Ajouter 2 verres ½ d’eau, une feuille de laurier et une demi-cuillerée à café. Laisser mijoter pendant une vingtaine de minutes…
Pendant ce temps, mon riz basmati était déjà cuit.
Cette opération, commencée à 17 h 45, s’est terminée à 18 h 37. Le grand inconvénient c’est que ce plat était pour 4 portions et j’étais le seul consommateur : B., qui vit ici, est un végétarien indécrottable et D., qui aime ma cuisine, est en mission de service au Libéria. J’ai pris une portion (photo ci-dessous) et j’ai donc placé le restant de la nourriture dans deux boîtes plastiques que j’ai mises au frigo. Ayant oublié de m’approvisionner en bière cet après-midi, je n’avais d’autre choix que de me rabattre sur Yellow Tail, Chardonnay blanc du sud-est de l’Australie (photo ci-dessous).
22 février 2008
L’éclipse totale de Hillary Clinton et la grande illusion Obama
La première éclipse totale de la lune du vingt-et-unième siècle (photo AP), qui a eu lieu le mercredi 20 février vers 20 h 40, heure de l’est des USA, sert opportunément de métaphore pour emblématiser aussi bien la chute libre de Hillary
Rodham Clinton (HRC) dans les sondages d’opinion que ses 11 dernières défaites consécutives dans les primaires et les « caucus » face à son formidable rival, Barack Obama, dont le fulgurant élan semble à présent irrésistible. Et, en cette nuit de pleine lune du jeudi 21 février où le 20ème débat entre les deux candidats démocrates sera diffusé en direct à Austin (Texas) à 20 h, heure de l’est des USA, des « pundits » ou pontifes des analyses télévisées de tous bords croient y voir la nuit de tous les dangers pour Hillary et l’exhortent d’arrêter l’hémorragie—autrement, le rêve présidentiel de la sénatrice de l’Etat de New York se métamorphosera en cauchemar le 4 mars prochain, quand quelques Etats restants tiendront leurs primaires.
Mais tout le monde s’accorde à dire que Obama est devenu tout un mouvement avec son propre « obamificateur » : un générateur de mots qui « obamifie » à tout va des mots pour en faire des néologismes dont voici un échantillon : « obasme » (pâmoison orgasmique des filles groupies de Obama au cours de ses meetings ; on appelle aussi ces groupies des obamazombies, qu’il ne faut surtout pas confondre avec leurs mères qui sont des « oba-mammas ») ; « obamateux » (être dans un profond sommeil comateux, avec Obama comme personnage onirique principal) ; « obamcupé » (préoccupé au point de la fixation par Obama) ; « Obambinaison » (union soudaine, miraculeuse et pacifique des groupes rivaux grâce à l’intervention de Obama), etc.
Dans un pays plongé dans une mélancolie profonde après huit années de la punition appelée Bush (marasme économique, guerre interminable contre la « terreur », coupes profondes des libertés civiques, etc.) Obama est donc devenu une sorte de Messie politique et de mascotte nationale. D’aucuns croient que si par miracle Hillary l’emportait, les électeurs démocrates seraient tellement démoralisés que la plupart d’entre eux resteraient chez eux le deuxième mardi du mois de novembre—date des élections générales fixée par la Constitution. Hillary a beau dire aux démocrates que Obama ne serait qu’une « grande illusion » faite de mots (poésie) sans l’expérience nécessaire (prose) pour fonctionner comme président au premier jour de sa prestation de serment, rien n’y fait… Il faut aussi dire que Obama est devenu la coqueluche des médias qui ont fait le choix délibéré de diaboliser Hillary… Avec cette machine médiatique derrière lui, il n’est donc pas étonnant que ces dernières semaines l’état-major électoral de Obama collecte un million de dollars par jour.
Pour moi, Hillarien esseulé dans une maisonnée complètement « obamifiée », chaque jour qui voit ma candidate plonger dans les sondages d’opinion, perdre une primaire ou caucus, ou entendre ma fille me claironner le dernier néologisme produit par l’obimificateur travaillant en plein régime, ma mélancolie augmente d’un cran à chaque coup. Facteurs directement proportionnels…
C’est donc avec le même sens de devoir du capitaine du Titanic, qui a péri avec son bâtiment, que je maintiens mon soutien à Hillary. Hier mercredi, pendant que je contemple la belle éclipse totale de la lune dehors, on m’appelle de la
maison pour m’annoncer que j’ai un appel téléphonique de l’état-major général de la « Campagne de Hillary ». La volontaire à l’autre bout du fil me demande si je serais disponible pour le lendemain jeudi comme bénévole dans le centre d’appel situé dans les locaux de l’état-major national de la Campagne Hillary sur Fairfax Drive à Arlington (Virginie), une ville dans la périphérie immédiate de Washington DC (photo : Alex Engwete)… J’ai tout de suite accepté et je me suis donc retrouvé à midi au centre d’appel pour rallier les électeurs de l’Ohio pendant 60 minutes (c’est pour la troisième fois que je place bénévolement des appels téléphoniques au profit de Hillary dans ce centre d’appel, au deuxième étage de l’immeuble).
Dans la grande salle du centre d’appel (photo: Alex Engwete), confortablement réchauffée par ce froid hivernal, je ne pouvais m’empêcher de contraster cette grande distribution industrielle de la persuasion politique avec les campagnes électorales primitives de chez nous au cours desquelles le principal outil de persuasion est la bière.
A l’entrée de la salle, la coordinatrice—jeune, dynamique, souriant malgré la clameur funéraire médiatique qui a déjà
sonné le glas de sa candidate—me tend : 1) une brochure polycopiée qui donne la liste alphabétique des bureaux par comté de la commission électorale de l’Etat de l’Ohio (puisque c’est l’Etat de focalisation des appels du jour et que cet Etat permet une élection individuelle avant la date de l’élection, élection individuelle qui se fait non pas au bureau de vote mais au bureau de la commission électorale) et 2) un feuillet polycopié qui est en fait le script du « talking point » (sujet de conversation), comprenant même un détail apparemment banal comme la formule de salutation : « Salut, je m’appelle— et je suis un volontaire local de la campagne de Hillary Clinton dans l’Ohio. Je vous appelle parce que cette année les primaires de l’Ohio auront lieu le 4 mars et votre appui est très important…»
Après cette formule de politesse, viennent ensuite les 2 points substantiels ci-après :
1) « Hillary peut-elle compter sur votre appui au cours de la prochaine primaire présidentielle dans l’Ohio du 4 mars ? [Si oui] Merci beaucoup. Savez-vous que vous pouvez voter plus tôt dans l’Ohio en vous présentant au bureau de la commission électorale de votre comté ? C’est plus facile et cela vous évitera de faire la queue le jour de l’élection… » La coordinatrice a particulièrement insisté de persuader les supporters de Hillary d’aller voter plus tôt à leur aise. Je suppose que c’est pour éviter que ce qu’on appelle en anglais un « act of God » [littéralement : acte de Dieu] ne vienne empêcher ce précieux électeur de voter le jour des primaires—« act of God » se traduit en français de manière moins sinistre comme « catastrophe naturelle », en cette période hivernale où un blizzard peut toujours démotiver un électeur à s’aventurer dehors.
2) « [Si le correspondant(e) est indécis(e) et penchant pour Obama, lui rappeler que] :
a) Les familles de l’Ohio ont besoin d’un président ayant une expérience d’apporter des solutions concrètes à l’économie languissante et aux taux élevés des saisies immobilières ; un président qui protégera les emplois d’être délocalisés et créera de nouveaux et bons emplois pour les familles de l’Ohio ;
b) Je supporte Hillary parce qu’elle est la seule candidate avec un dossier d’accomplissements qui prouve qu’elle fera de bonnes choses pour les familles de l’Ohio ;
c) Hillary a l’expérience de faire face aux défis coriaces de la Présidence avec de réelles solutions parce qu’elle sait que
les solutions proviennent de l’écoute des électeurs ;
d) après 8 ans de la présidence de Bush, nous avons besoin de quelqu’un qui peut apporter des solutions urgentes aux grands problèmes économiques auxquels nous faisons face en mettant fin à la crise du logement et en redémarrant notre économie ;
e) Hillary Clinton est la seule candidate dans cette campagne électorale avec un plan d’assurance médicale couvrant chaque Américain ;
f) en tant que Présidente, Hillary remettra sur pied la classe moyenne, refrénera l’influence des intérêts spéciaux [des lobbies] et restaurera ce pays à sa grandeur ».
A la fin de ce « sujet de conversation », que chaque volontaire peut améliorer à sa manière, des commandes téléphoniques permettent d’aligner automatiquement les correspondants suivants.
A chaque table du centre d’appel, en plus des quatre ou cinq combinés téléphoniques, il y a également une bombe anti-grippe pour les essuyer—ce qui n’est pas un agrément superfétatoire en cette période hivernale où les virus grippaux sont actifs (photo: Alex Engwete).
Post-scriptum : Le dernier débat des primaires démocrates—Prose contre Poésie
A 20 h, heure de l’est des USA, CNN, de concert avec la chaîne espagnole Univision, a fait débattre les deux rivaux démocrates au campus de l’Université du Texas à Austin (photo du téléviseur : Alex Engwete). Ce débat s’est poursuivi jusqu’à 21 h 44—avec trois pauses : a) de 20 h 45 à 20 h 50 ; b) de 21 h 07 à 21 h 10 ; c) de 21 h 28 à 21 h 31. Occasion pour les deux candidats de contraster leurs approches à la gestion de la chose publique : l’expérience pour Clinton (prose) ; une nouvelle façon de faire les choses à Washington « où de bonnes idées vont mourir » à cause de la paralysie partisane, selon Obama (poésie). Comme je l’ai fait remarquer plus haut, ce n’est plus une question du mérite des projets politiques des deux rivaux, mais d’une simple question de charisme personnel. Le 4 mars départagera significativement les deux candidats démocrates sans pourtant offrir un candidat victorieux—aucun d’entre eux n’aura réuni le nombre des « délégués » nécessaires pour décrocher la nomination du parti, nomination qui ne pourra être déterminée qu’à la Convention Démocrate de Denver au mois d’août. Pourtant, certains pontifes veulent déjà que Hillary se retire de la course, débarrassant ainsi le plancher pour laisser Obama seul sous les faisceaux de la rampe…
20 février 2008
Conte mwali: Malkia Maï-Fiffa
[Un fichier en format PDF est disponible à la fin de ce post]
Conte mwali : Malkia Maï-Fiffa
Reconstitution textuelle : Alex Engwete
A ma mère : « Elimu uhai utoka hadithi » [Une connaissance vivante provient du conte]
Démarche d’une redécouverte personnelle :
Bien avant l’époque des téléviseurs et des zappings, ma mère nous réunissait—mes deux soeurs Pauline et Suzanne (qui portait le même que maman) et moi—la nuit autour du feu dans la cour intérieure de notre parcelle à Kisangani pour nous réciter des contes dont elle détenait une riche anthologie à la Schéhérazade. J’ai malheureusement oublié tous ces contes,
sauf un seul conte, pourtant étrangement récité un dimanche dans la mi-journée. Ce conte bizarre nous avait si marqués par sa beauté et ses péripéties que nous l’avions mémorisé dès la première récitation par notre mère, malgré sa reluctance têtue à nous le répéter. Ce conte me fascine encore aujourd’hui, à tel point que je l’ai traduit en anglais pour le réciter à l’une de mes filles qui est encore monolingue. Quoiqu’elle soit adepte de l’Internet et des textos, ce conte l’a si bien impressionnée qu’elle me demande de le lui réciter les nuits où les chaînes de télé proposent des shows désolants.
Je ne me rappelle plus très bien l’argumentation de Bruno Bettelheim sur la signification et la pertinence développementales de la fascination d’un conte chez l’enfant. Je viens pourtant de découvrir, 40 ans après l’avoir écouté pour la première fois, et au terme de longues recherches infructueuses pour en retracer l’origine et la généalogie, que ce conte de ma mère était un conte allégorique « mwali » récité comme une leçon de vie à l’une de ses « wali », Bi-Atosha, qui était venue ce jour-là tout en pleurs confier à sa « somo » ses graves soucis conjugaux. Je peux donc, au moment où j’écris ces lignes, comprendre la fascination « Bettelheimienne » de ce conte pour moi et pour ma fille (ainsi que pour mes soeurs). Pour moi, la fascination tient au fait que ce conte secoue le mythe patriarcal congolais dans ses fondements; pour ma fille (et mes soeurs), en plus de cette dimension commune, le conte est comme une feuille de route précise et individuelle de navigation existentielle.
Je vais d’abord replacer ce conte dans son contexte initial d’écoute et en donner tout de suite la signification exotérique que je viens d’en tirer au cours des dernières semaines. En effet, comme procédaient les anciens mystiques pour dispenser à leurs disciples la connaissance, ma mère enfouit l’unique précepte ésotérique donné dans ce conte sous la densité des détails inutiles en vue d’égarer le non-initié. Avec le recul, je comprends le sourire qui éclaira soudain le visage de Bi-Atosha à la fin de la récitation de ce conte par ma mère et qui lui fit dire avec un sourire en coin le remerciement exprimé en un calembour swahili intraduisible, les mots pour « maîtresse » et « leçon » étant homophones : « Somo, asante kwa hilo somo » (Maîtresse, grand merci pour cette leçon)… Puis, je reconstitue dans la mesure du possible la récitation exacte du conte telle que mes sœurs et moi l’avions reconstituée, en y restituant toutes les formules « liturgiques » du récit.
Contexte exogène :
Kisangani, un dimanche dans la mi-journée. Dans la cour intérieure de notre parcelle, ma mère (Bi-Suzana) détache délicatement les feuilles de manioc de leurs tiges pendant que mes sœurs Pauline (10 ans) et Suzanne (8 ans) pilent du paddy sous la cadence d’une chanson rythmée qu’elles viennent d’improviser. Moi (12 ans), je joue aux billes dans un coin avec un petit voisin. Soudain, Bi-Atosha arrive—éplorée et gesticulant. Elle explique à ma mère le drame : à son retour la veille à l’improviste d’un congé au village, elle surprend son mari, Bwa-Thomas, dans le lit conjugal avec Mwamini, une prostituée notoire du quartier. Sans être le moins du monde impressionnée et d’un ton détaché, ma mère demande péremptoirement à Bi-Atosha d’essuyer ses larmes, de s’asseoir sur un escabeau bas et propose alentour de réciter un conte. Bi-Atosha s’exécute, Pauline et Suzanne interrompent leur pilage, j’interromps ma partie de billes—et nous nous asseyons tous autour de Bi-Suzana pour écouter le conte.
Précepte exotérique du conte :
En inférant ce précepte, je ne prétends pourtant pas avoir épuisé l’interprétation de ce conte complexe. Voici le précepte exotérique que j’extrais du conte : « Si votre mari se méconduit de façon aussi insultante, c’est qu’il ne mérite pas votre amour : Qu’attendez-vous pour vous venger ? Au lieu de pleurer toutes les larmes de vos yeux comme une idiote, prenez deux, trois, quatre amants s’il le faut ! » Comme quoi : malheur au mari qui contrarie une mwali…
Conte de Malkia Maï-Fiffa
Bi-Suzana, ma mère : Voici poindre un conte, le conte de Malkia [reine] Maï-Fiffa, rassemblez-vous autour du conte.
Nous : Nous voici déjà rassemblés autour du conte.
Bi-Suzana : Dans un passé enfoui loin, très loin dans la nuit des temps, dans un village de la rive droite du Fleuve Congo, vivaient Mume et sa femme Ahali. La vie était dure, très dure pour Mume et Ahali. A l’aube, au premier chant du coq et des oiseaux, ils devaient marcher loin, très loin dans la forêt où ils avaient débroussaillé une parcelle pour leur champ. Ils avaient coupé arbres et broussailles, brûlé ces arbres et broussailles, labouré le sol, et planté une variété de cultures : des bananiers plantain, du manioc, du riz, des ananas, de la canne à sucre, des bananiers, du millet, de la patate douce, du sorgho, des arachides, des haricots, et bien d’autres choses que je n’ai pas mentionnées et que je ne pouvais mentionner. Ils devaient aussi pêcher et chasser pour compléter leur alimentation…Voici le conte…
Nous : S’il vous plaît, continuez le conte sans interruption intempestive…
Bi-Suzana : Et le conte poursuivra sa course ! Alors, un jour, les dieux du fleuve et les esprits de la forêt bénirent Ahali et Mume. Ahali tomba enceinte. Mais chaque bénédiction contient toujours une malédiction cachée, tout comme un bel habit a aussi un revers peu reluisant. Assez vite, Ahali commença à s’affaiblir avec chaque jour qui passait et qui voyait son ventre grossir, grossir, et grossir. Et bientôt toute la charge des travaux domestiques et champêtres tomba sur les épaules de Mume. Puis soudain—et un conte a toujours de ces tournures soudaines—un jour, la grossesse d’Ahali disparut: ses entrailles étaient complètement vides et son ventre plat… Voici le conte.
Nous : Hâtez le conte !
Bi-Suzana : Oui, je me hâte dans la récitation du conte tout en vous rappelant que les événements dans un conte sont toujours extraordinaires. Or, pendant que la grossesse d’Ahali disparaissait, un abcès commença à enfler le genou gauche de Mume. Il ne pouvait pas fermer l’œil la nuit tant la douleur qui lui lancinait le genou gauche devenait chaque jour intolérable. Ahali sillonna les quatre coins de la forêt à la recherche d’herbes, racines et écorces qui pouvaient alléger la douleur au genou gauche qui terrassait son mari. Elle pilait des feuilles, des racines et des écorces pour en faire des pâtes qu’elle frottait sur le genou gauche de son mari. Elle préparait des concoctions amères pour calmer la douleur. Des fois, elle mettait des mélanges de plantes pétries dans une bassine d’eau chaude aux pieds de son mari et le couvrait de la tête aux pieds avec une épaisse couverture afin de permettre aux bons esprits des plantes entrant dans son corps par les narines et les pores de le traverser de bout en bout et d’y tuer les mauvais esprits de la maladie.
Tout ceci, sans effet ! Le genou gauche de Mume continua d’enfler et d’enfler. Et sa douleur ne montrait aucun signe d’atténuation. Les mauvais esprits de la maladie étaient durablement nichés dans son corps.
Comme on devait tout de même s’occuper du champ, Ahali s’y rendait seule—dès le premier chant du coq et des oiseaux jusqu’à la tombée de la nuit quand ils s’envolaient vers leurs nids pour y digérer et dormir. La haine d’Ahali pour les oiseaux grandit comme la récolte du champ de paddy approchait. Elle avait installé, à travers le champ de paddy, un réseau de grelots connectés par des cordes d’écorce d’arbre qu’elle tirait lorsqu’elle voyait les oiseaux plonger dans le champ de paddy. Mais avec le paddy qui mûrissait, les oiseaux devenaient de plus en plus téméraires. Telle une folle, Ahali devait courir dans tous les sens dans le champ—criaillant et fulminant, à la grande indifférence des oiseaux. A son retour à la maison, elle devait aussi préparer de la nourriture, nourrir et laver son mari qui se mourait.
Avant de s’étendre pour la nuit sur la natte aux côtés de son mari qui geignait, elle priait en larmes : « O dieux des fonds du Fleuve Congo, vous tous—bons esprits de la forêt—écoutez ma prière. Je ne prie pas pour moi-même. Je prie pour Mume. Faites qu’il se sente mieux. Et si vous ne pouvez pas le tirer de l’emprise des mauvais esprits de la forêt, faites au moins—O esprits du fond du fleuve—faites au moins que son esprit soit libéré du corps souffrant et dirigé vers la clairière où tous les esprits des morts des tribus habitent. J’ai prié !... voici le conte!
Nous: Hâtez le conte!
Bi-Suzana: Oui, et les péripéties dans un conte sont parfois horribles. Un jour, pendant que Ahali gesticulait et criait comme d’habitude dans le champ de paddy, à la maison, la douleur au genou gauche de Mume était telle que l’abcès creva. Du pus et du sang éclaboussèrent la pièce, et le pauvre homme s’évanouit.
Quand il revint à lui, il y avait une belle fillette de six ans qui la regardait et lui souriait. Elle avait des cheveux luisants qui lui tombaient jusqu’à la taille et tenait dans sa main droite un sceptre court de cuir brun. Tout autour d’elle luisait un éclat qui l’auréolait. Avant de se rendre compte que toute douleur avait disparu de son genou gauche, Mume ne pouvait que dire ce que tout autre que lui dans sa situation aurait pu dire, « Qui êtes-vous donc, très belle petite chose ? ». La fillette lui répondit : « Je suis Maï-Fiffa, ta fille ». Bien que la voix qu’il entendit était la plus belle musique qu’il ait jamais entendue de toute sa vie, il ne pouvait s’empêcher de répondre platement dans sa stupéfaction : « Maï-Fiffa ? Ma fille ? Vous vous moquez de moi ou quoi ? Ma femme était enceinte et — ». La fillette l’interrompit : «Ahali est ma mère… Lorsque sa grossesse était devenue trop pénible, j’ai décidé de la soulager. Je me suis alors nichée dans ton genou. Après tout, il manque aux hommes une expérience de première main des douleurs de l’enfantement. Considère-toi veinard : à présent tu connais la terrible mais belle épreuve que traversent les femmes… Au fait, et ton genou, ça te fait encore mal ? ». C’est seulement à ce moment qu’il se rendit compte que la douleur était partie de son genou gauche. Le temps qu’il lui prit de regarder son genou pour s’émerveiller de ce miracle de guérison instantanée et de lever les yeux sur la fillette, Maï-Fiffa avait grandi en une femme ensorcelante de 22 ans. Elle étendit le bras, son sceptre pointant sur les murs de pisé de la hutte. Soudain, la hutte se transforma en une villa, avec de larges baies vitrées et des rideaux de soie. Elle s’avança vers l’une des fenêtres et contempla le village. « Je n’aime pas l’apparence de notre village », dit-elle. Elle pointa à nouveau son sceptre sur le village et dit à son père : « Papa, viens voir ! » Marchant avec précaution du fait que le souvenir de la douleur persistait dans un recoin de son esprit, Mume s’approcha de la fenêtre et jeta un coup d’œil dehors. Le village s’était transformé en une bourgade moderne agréable. A la tombée de la nuit, des lampadaires jetaient leur lumière tamisée à travers les rues de la bourgade qui dans l’entre-temps avait grandi en une ville.
Pendant ce temps, Ahali, un lourd panier de produits de champ et du bois de chauffage sur le dos, marchait péniblement, les yeux rivés sur le sol, ses prières silencieuses tourbillonnant dans sa tête, lui bloquant les yeux, lui bouchant les oreilles à la transformation qui s’était abattue sur son village… Voici le conte !
Nous : Laissez le conte prendre soin de lui-même !
Bi-Suzana : Oui, et parfois un conte prend une tournure considérablement prometteuse. Après avoir jeté le panier dans la cour arrière, Ahali rentra dans la maison pour voir comment allait son mari. Elle vit une jeune femme assise sur le sofa, son mari se tenant trop près à son goût de l’étrangère. Elle poussa un grand cri, se précipita sur la femme, la jeta sur le plancher et se mit à la rouer de coups. « Arrête, maman ! », pleurait Maï-Fiffa. Il fallut tous les muscles de son mari pour arracher Ahali à sa victime et la restreindre. Haletante, grognant telle une lionne, mais désorientée par les cris de « maman » que jetait la jeune femme, Ahali vit alors pour la première fois les changements qui s’étaient opérés dans la hutte. On lui raconta alors par le menu détail l’incroyable histoire de la disparition de la grossesse, l’abcès maudit sur le genou gauche de son mari, la crevaison de l’abcès et la naissance miraculeuse de Maï-Fiffa. Car, comme cela arrive parfois, il y a des histoires dans l’histoire. Mais voici le conte !
Nous : Laissez le conte dérouler son univers !
Bi-Suzana : Oui, les événements et le temps dans un conte se précipitent toujours. Nous retrouvons donc la ville ayant pris son essor pour se développer en un petit royaume prospère. Pour montrer leur gratitude à Maï-Fiffa pour sa générosité, les citoyens décidèrent de l’introniser reine, avec la permission d’initier une dynastie illimitée. Elle produit alors un trône en or massif incrusté de grands diamants de plusieurs carats avec deux sièges. Chaque fois qu’elle expédiait les affaires courantes de l’Etat, le protocole était le suivant : à la droite de Maï-Fiffa s’asseyait sa mère sur l’un des sièges jumeaux du trône en or massif ; à sa droite se tenait son père, debout. Le conte pouvait s’arrêter ici même, n’eurent-été les méandres par lesquelles tout conte doit passer.
Nous : Laissez l’histoire passer à travers ses méandres.
Bi-Suzana : Oui, et dans les mangroves de ces méandres sont souvent tapies des surprises désagréables. Dans une grande clairière au fin fond de la forêt, loin des rives du Fleuve Congo, régnait le Roi Mdhana, l’un des plus puissants et riches rois des contrées de cette époque. Selon certains récits de ceux qui se seraient aventurés dans ce royaume, les rues de sa capitale étaient jonchées d’or et de diamants. On rapportait aussi que dans sa cour, le Roi Mdhana dispensait la justice avec impartialité et équanimité. Mais tous ces récits, pour les sujets de Maï-Fiffa, n’étaient que rumeurs, sans le sceau royal d’authentification de leur reine—puisque aucun membre de noblesse n’avait jamais visité ces terres lointaines et aucune relation diplomatique ne liait les deux royaumes. Après tout, pour les sujets de Maï-Fiffa, les rues de la capitale du royaume de Mdhana pouvaient tout aussi bien être jonchées de cadavres putrescents des mendiants et tout le royaume déchiré par la discorde. La seule certitude sur ce royaume n’émergea qu’après la visite bousillée de Maï-Fiffa dans ce royaume du fond de la forêt. On put ainsi apprendre que cinq tribus constituaient le royaume. Et, traditionnellement, chacune de ces tribus devaient donner en mariage au roi la plus belle de ses vierges comme symbole vivant d’allégeance et de loyauté à l’unité de l’Etat. Ainsi, le Roi Mdhana avait les cinq épouses suivantes dans l’ordre décroissant de leur prééminence : Kitangulizi, Sharufa, Mwasiti, Kasalo et Kichelele. Kitangulizi avait quatre filles et un fils, le dauphin du trône ; Sharufa trois filles et deux fils, dont l’aîné devriendrait dauphin dans l’éventualité d’une infortune qui se serait abattue sur le fils unique de Kitangulizi ; Mwasiti et Kichelele étaient aussi arides que leurs provinces d’origine ; et Kasalo était enceinte. A en croire les rumeurs datant de la période qui suivit la visite bâclée de Maï-Fiffa, Mdhana devait visiter toutes les cinq provinces cinq fois par an. Il s’est justement trouvé qu’au cours de l’une de ces visites provinciales, le bruit parvint au Roi Mdhana qu’à la frontière de cette province il y avait un royaume prospère et pacifique. Nuksani, le conseiller de sécurité du roi, convainquit Mdhana de visiter le royaume de Maï-Fiffa dans l’intention de le conquérir le moment venu. Pour ce voyage, le Roi Mdhana confia à Nuksani la tâche de choisir une escorte des cinquante plus fidèles courtisans de son royaume. Le conte est en train de prendre une tournure sinistre.
Nous : Laissez le conte se consumer jusqu’à ses dernières cendres.
Bi-Suzana : Oui, et les tournures dans un conte ont une façon insidieuse d’aigrir le cœur. C’était par un beau jour ensoleillé que le Roi Mdhana, son conseiller le plus proche Nuksani et une escorte de cinquante nobles furent introduits dans la cour de la resplendissante Maï-Fiffa. Sur les sièges jumeaux du trône en or massif étaient assises la reine et sa mère, le père de la reine se tenant debout à la gauche de la reine. Il était vrai que les cinq tribus constituant le royaume de Mdhana lui avaient donné les plus belles femmes de ses terres. Mais il s’avérait que son royaume était en définitive fort minuscule, et la portée du canon de la beauté s’y trouvait donc sans nul doute très limitée. Mdhana ne pouvait croire l’image que lui renvoyaient ses propres yeux. Ne voila-t-il pas une femme dont la beauté était si fascinante que pour la première fois de son règne Mdhana se trouvait interloqué ? Encore aujourd’hui il est difficile de dire avec certitude si, sans Nuksani dont le cœur rabougri à la naissance était insensible à toute beauté, le roi Mdhana se serait remis de son silence indigne. Nuksani, l’insensible, eut la présence d’esprit de s’adresser à Maï-Fiffa en ces termes : « Votre gracieuse majesté, avec votre permission, je me permets de présenter à votre majesté et votre cour mon maître et mon roi, Mdhana ! » Avec le même sourire qui ne quittait jamais ses lèvres depuis qu’elle était sortie du genou gauche de son père, Maï-Fiffa souhaita la bienvenue à ses cinquante-deux hôtes. Elle dit alors à son père d’ordonner à aux sujets de son royaume d’organiser des festivités pendant sept jours et sept nuits en l’honneur du roi et de son escorte. Nuksani, lui, pria la reine de l’excuser de ne pas participer aux festivités de la cour afin de visiter le royaume en touriste. Durant ces sept jours et ces sept nuits, alors que Nuksani et sept maîtres-espions de sa maison personnelle exploraient l’intérieur du royaume, des kermesses et des grands spectacles furent organisés à cour de Maï-Fiffa pour agrémenter le roi Mdhana et quarante-trois nobles de son escorte. Et avec chaque jour qui passait, le vin de l’amour s’égouttait lentement mais inexorablement au fond des cœurs de Mdhana et de Maï-Fiffa, corrodant insensiblement les quatre piliers de leurs âmes. La veille du retour du Roi Mdhana dans son royaume, Nuksani et ses sept maîtres-espions rentrèrent de leur mission perfide. Tard cette nuit-là, après que la reine se fût retirée dans ses appartements, Nuksani s’en fut auprès de son roi pour lui faire le compte-rendu de sa mission. Il dit au roi : « Votre majesté, voici mon rapport. J’ai sillonné les quatre coins de ce royaume. C’est un pays très riche, mille fois plus riche que notre propre royaume. La chose la plus étonnante, c’est que je n’ai vu ni place forte ni fortification ni des hommes en armes. Ces gens sont donc des sauvages, rustres en matières militaires. Je suggérerais qu’aussitôt après notre retour au pays, vous me donniez la permission de rentrer immédiatement avec cinquante cavaliers pour soumettre ces sauvages et les forcer à payer tribut à notre royaume ». Mdhana écouta son conseiller d’une oreille distraite et le cœur desséché de Nuksani ne put sentir l’amour mijotant au fond du cœur de son roi. C’est seulement au cours de l’expédition du retour que Mbukulia, infâme noble à la réputation de commère et l’un des plus fidèles lieutenants de Nuksani, informa ce dernier de cet amour dénaturé et du scandale de la proposition de mariage faite par le roi à Maï-Fiffa. « Qu’avait répondu la reine ? », s’enquit Nuksani avec alarme. Mbukulia lui répondit : « Elle voulait savoir pourquoi un roi aussi puissant était encore célibataire ». « Et ? », s’impatienta Nuksani, prêt à torturer son lieutenant pour lui tirer les vers du nez. « Le roi lui répondit l’air sérieux que les esprits des ancêtres, dans leur sagesse incommensurable, l’avait épargné d’un mariage maussade pour lui réserver la bénédiction de rencontrer l’amour de sa vie en la personne de la Reine Maï-Fiffa… »
Les sourcils froncés, les yeux resserrés en une ligne mince, Nuksani siffla : « Au nom des cinq tribus du royaume de Mdhana, finis ton histoire terrible ! » Mbukulia s’éclaircit la gorge et jeta : « Monsieur, le mariage est fixé à la seconde pleine lune après notre retour dans la capitale ». Pour Nuksani, toute cette affaire puait comme un gros tas de bouse d’éléphant malade sur la route d’un noble. Il tourna et retourna la chose dans tous ses quatre coins et dans tous les sens dans son esprit : il n’y vit ni son compte ni le compte son Etat. Imaginez donc ! Une sixième femme—admettant que Maï-Fiffa acceptât d’être une sixième sultane de bas niveau—pouvait occasionner de grandes discordes dans le royaume. Ou causer une guerre civile interminable ou, pis, une sécession des cinq provinces lésées. Attendez, peut-être bien que… pourquoi pas ? la cour et tous les nobles en danger pourraient toujours s’exiler au royaume de Maï-Fiffa ; il avait d’ailleurs dit au roi qu’à la tête de cinquante cavaliers, il pouvait soumettre tout le pays. Avec une telle base extérieure, une campagne militaire de reconquête du pouvoir dans leur royaume pouvait toujours être menée. Ah non ! Il y avait cette inconnue qui introduisait le chaos dans ses calculs : le vin de l’amour avait corrompu le bon jugement du roi… Attendez : ne pouvaient-ils pas conquérir tout ce royaume sans décocher une seule flèche par le seul pouvoir de la séduction amoureuse ? Arrêtez ! Ecartons immédiatement ce scénario ! Personne, rien ne pouvait garantir la position de Nuksani dans la nouvelle cour dans une telle éventualité… Pendant que ces pensées s’entrechoquaient dans l’esprit morbide de Nuksani, de son côté le Roi Mdhana ne permettait plus à son griot personnel Malenga d’arrêter de jouer de la guitare. Pis, le roi voulait que Malenga rénovât sa façon de jouer de la guitare afin de matérialiser des sensibilités que les paroles des chansons ne pouvaient exprimer, quoi qu’astucieux que fut le médecin des mots qui s’y prenait. Contaminé par les tourments s’échappant en grandes bouffées du cœur de son roi, Malenga fit émettre par chaque corde de sa guitare des lamentations qui déchiraient les cœurs de ceux qui se hasardaient près de la tente royale. Au cours de la troisième journée de l’équipée du retour, la guitare expira—sa touche cassée par le grand chagrin de séparation que le roi voulait entendre la guitare de Malenga exprimer. Mais Malenga avait sur lui un instrument qu’il avait découvert dans la cour de Maï-Fiffa. C’était la likémbé: faite, comme la guitare, d’une petite caisse de bois évidé, mais portant huit courtes dents métalliques qui se jouaient avec les dix doigts de la main à la manière d’un xylophone portable. Lorsque Malenga s’appliqua à l’exploration de la likémbé, le Roi Mdhana fit publier un décret royal frappant d’exil quiconque oserait l’interrompre dans ses interminables conciliabules avec Malenga. Le pauvre maître-griot, maintenant à chaque instant aux côtés du roi malade d’amour, commençait à être dévoré vif par le poison de l’amour inaccompli suintant de l’âme du roi et capté dans toute sa virulence par la likémbé. Pas étonnamment, le barde clameça huit jours après l’arrivée de la caravane du roi dans la capitale. Voici le conte.
Nous : Le conte est indigné par cette intrusion.
Bi-Suzana : S’il s’indignait de l’intrusion, le conte me claquerait ses portes au nez ! Très vite, Nuksani trama une conspiration contre les fiançailles malavisées du Roi Mdhana à la Reine Maï-Fiffa. Il recruta dans sa manigance deux des coépouses du roi qui avaient un intérêt direct en la matière : la Sultane Kitangulizi, dont le fils était l’héritier naturel du trône, et la Sultane Sharufa, dont le premier fils était deuxième dans la ligne de succession au trône. Le dixième jour après le retour du roi, un groupe comprenant Kitangulizi, Nuksani et douze de ses séides triés sur le volet s’exfiltrèrent de la capitale à la nuit tombée. Les péripéties dans un conte filent à travers le temps comme des étoiles filantes par une nuit sans nuage. Assez tôt, Nuksani et son groupe de traîtres arrivèrent à la cour de Maï-Fiffa. « Notre roi est terriblement malade », annonça Nuksani à Maï-Fiffa. « Il vous veut à ses côtés. Les shamans du royaume sont incapables de le guérir. Mais le plus sage de nos magiciens a eu une vision qui lui a révélé que seule votre majesté est à même de le guérir ! » Quand le vin de l’amour est bu, le plus sage shaman d’entre tous les shamans ne peut distinguer son propre nez de celui de son voisin assis à ses côtés en pleine journée. Tel était l’embarras de la Reine Maï-Fiffa. Dans sa détresse, sans prendre conseil, elle sauta sur son étalon et suivit aveuglément Nuksani et son groupe perfide. La seconde nuit du voyage, Nuksani et ses douze sbires se saisirent de la personne de Maï-Fiffa, lui lièrent les bras et l’attachèrent à un arbre. « Je suis la première sultane du roi », ricana Kitangulizi sortant de sa cachette. « Senga, mon fils, est l’héritier du trône. Et il y a quatre autre sultanes après moi, ma chère beauté ». Puis, Nuksani s’approcha de Maï-Fiffa. Il tenait dans son poing une dague acérée. « Sans rancune, majesté », railla-t-il. « Ce sont les affaires d’Etat. Votre majesté appréciera certainement. Votre mariage à notre roi aurait voué notre royaume à la destruction ». Avant même que Maï-Fiffa ne put plaider pour sa vie, elle sentit le métal froid de la dague lui tarauder le flanc et sonder violemment le recoin le plus secret de son cœur, la cache où était tapie l’effraie de son âme. Au grand étonnement de Nuksani et de son équipe perfide, un flash déchira l’obscurité de la nuit. Une effraie sortit soudain de la cage thoracique de Maï-Fiffa, prit son envol un instant, puis descendit en piqué pour ramasser le sceptre de cuir que la reine avait laissé tomber et, avec un dernier battement d’ailes, s’éleva et disparut dans la nuit. Voici le conte.
Nous : Par pitié, ne nous dites surtout pas que c’est la fin du conte.
Bi-Suzana : Ç’aurait-été la fin du conte que je vous l’aurais dit. De toute façon, le lendemain matin de la mort inopportune de Maï-Fiffa, Ahali, la régente du royaume, sentit que tout allait soudain de travers. Il y eut d’abord le retour bizarre du cheval de Maï-Fiffa à la cour. Puis les deux sièges du trône fusionnèrent en un seul siège. Face à l’angoisse de la régente, Mume affichait un calme souverain et pria la régente de ne pas s’inquiéter au sujet de leur fille. Après tout, n’était-elle pas une miraculée ? Après être sortie de son genou gauche, n’avait-elle pas transformé leur petit village en un royaume prospère ? Sa foi en sa fille était une et indivisible… Quarante jours après la mort de Maï-Fiffa, juste avant la mi-journée, lorsque le cou se serait séparé du torse, pendant que les vers festoyaient sur son corps putrescent, l’effraie—le sceptre de cuir bien calé dans son bec—réapparut, tournoya un moment et se percha sur la branche d’un arbre tout proche. Il desserra alors son bec, laissa tomber le sceptre de cuir sur le corps en décomposition et hulula sept fois. Un silence assourdissant frappa la forêt pendant que le corps de la reine se restaurait. Des vers paniqués sortaient en catastrophe de sa bouche, de ses narines, de ses yeux, de la plaie qui avait déchiré le nid de l’effraie quarante jours plus tôt. Les vers qui s’attardaient à sortir du corps de la reine étaient instantanément carbonisés. A cet instant, la Régente Ahali sentit le trône sur lequel elle s’asseyait se refendre en deux. Devant ce prodige, Mume sourit et fit un clin d’œil à la régente en lui disant : « Je t’avais dit de ne pas t’inquiéter ! » Dans la forêt, Maï-Fiffa se releva, sa main tenant fermement son sceptre. Malgré le soleil caniculaire, elle grelottait de froid. Ses habits étaient en loques et ses bottes en lambeaux. Elle pointa son sceptre sur elle-même et ses habits et ses bottes redevinrent neufs. Puis, elle avisa l’effraie et étendit ses bras horizontalement pour que l’oiseau de son âme revînt dans son nid. Mais l’effraie couina de manière inhabituelle et ne bougea pas de la branche où elle se perchait. Maï-Fiffa comprit pourquoi l’effraie couinait : plus jamais l’effraie ne se laisserait blesser par la dague acérée de l’amour, de la dissimulation et des mensonges. Maï-Fiffa savait que dorénavant, l’effraie ne ferait plus que la suivre à distance, filant d’une cime d’arbre à l’autre, prête à frapper en son nom quiconque viendrait auprès de sa maîtresse avec amour, dissimulation et mensonges. Elle regarda autour d’elle, pointa son sceptre dans une direction précise et s’écria : « Que la vengeance soit ma maîtresse ! » Un éclair aveuglant fulgura à travers la forêt en direction du royaume maudit perdu dans une clairière de la grande forêt. Comme un conte s’enflammant brusquement à son dernier détour, le royaume de Mdhana disparut dans un cataclysme de feu. Quand Maï-Fiffa regagna son royaume, après avoir raconté ses mésaventures à son peuple, son royaume organisa des festivités pendant quarante jours en l’honneur de sa reine. Au terme de ces quarante jours, l’effraie choisit des quatre coins du royaume quatre nobles, jeunes de corps et constants de cœur, pour servir de quatre maris alternants de Maï-Fiffa et de gouverneurs des quatre provinces du royaume. La reine et ses quatre maris eurent de nombreux enfants dont elle sera à jamais fière dans la clairière des esprits des ancêtres des clans où elle habite maintenant. L’un de ses descendants fut Patrice Lumumba qui se moquait de ses bourreaux alors que des balles lui déchiraient le corps. Et jusqu’à ce jour, si vous remontez le Fleuve Congo, il est certain que vous retrouverez les vestiges du royaume prospère de Maï-Fiffa. C’est le lieu même où nous nous tenons en ce moment : Kisangani. Le conte s’éteint à ce point.
Nous : Le conte est en cendres !
Illustration: Rire de femme, Photo: Alex Engwete
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17 février 2008
Umwali: société "secrète" et proto-féminisme subversif de la femme congolaise
Deux forces hostiles se sont liguées, sans pourtant conspirer, pour détruire la femme congolaise. La
première force, le terrorisme sexuel auquel recourent les bandes armées de la frontière du Congo avec le Rwanda, a essayé de détruire la femme congolaise en transformant son corps physiologique en lieu sociologique où se jouent toutes les guerres et revanches ethnopolitiques. La deuxième force, qui date des tout premiers moments du contact avec l’Occident par le biais de la colonisation, est la religion chrétienne qui a toujours cherché à étouffer et à détruire la femme congolaise dans son imaginaire et dans l’imaginaire culturel congolais. Cette deuxième force est, à mon avis, la plus pernicieuse car elle déchire le tissu du génie créateur qui, chez nous, la femme en est
souvent le dépositaire.
Il est d’ailleurs frappant de constater que ces deux forces s’entrechoquent aujourd’hui dans une même chambre d’écho : celle de la mondialisation sauvage, qui explique les convoitises exacerbées des marchés clandestins juteux des armes et des minerais, ainsi que la réverbération planétaire des fondamentalistes religieux---et dans le cas de la RDC, le fondamentalisme sauvage des prophètes chez qui le modèle théologique est celui que j’appellerais la « théologie automatique à effets pragmatiques immédiats » dont le slogan caractéristique à la télé ou à la radio religieuses congolaises pourrait s’encapsuler dans cette phrase : « Priez aujourd’hui pour vous trouver du travail ou un fiancé demain ».
Le crépuscule la femme congolaise (mon commentaire se limite ici aux femmes congolaises de l’est du pays) peut être daté et même cartographié. La première institution féminine à s’écrouler sous l’attaque frontale du christianisme est l’« umwali »---société proto-féministe et réseau de support solidaire de la femme de l’« umwali », à laquelle avait appartenu ma mère tout le long de son existence.
Des ethnologues---et même des ethnologues africains---qui se sont penchés sur l’umwali se sont tous malheureusement limités à la mince pellicule de ses aspects visibles et sensationnalistes. Certains ethnologues ont caractérisé l’umwali comme une « école d’amour africaine» ou comme une « éducation sexuelle de la jeune fille Ngwana [swahili] avant le mariage », ou encore, à en croire le rapport sur l’umwali à Kindu (province du Maniema) rédigé en 1927 par une autorité administrative belge, M. Vandecamp, une véritable « secte de prostitution ». A une époque où l’autorité coloniale belge faisait face à toutes sortes de mouvements de résistance organisés en sociétés secrètes ou « sectes »---de la résistance politico-religieuse dans le Bas-Congo représentée par Simon Kimbangu, en passant par la révolte meurtrière des Pende dans le Bandundu aux hommes-léopards des Azandés---il était normal que l’autorité coloniale considérât l’umwali comme une secte au même titre que les autres sociétés secrètes masculines. (Il est intéressant de noter que les « indigènes » pour leur part considéraient que les civils belges s’organisaient en sectes de cannibales qui enlevaient les Noirs qui s’attardaient la nuit dehors et faisaient ripaille de leur chair).
Mais revenons un moment sur cette étrange caractérisation de l’umwali par Vandecamp, car elle nous permettra d’amorcer une redéfinition et une description plus appropriée en contrepoint de cette société.
Selon Vandecamp : « La secte Mwali doit être appelée la secte de la prostitution : c’est là son rôle principal. Tout homme voulant profiter ou avoir des relations avec une femme de la secte doit payer au préalable une somme quelconque. Toute femme qui veut faire partie de cette secte doit se déclarer devant un conseil et exprimer le désir de vouloir devenir prostituée. Elle doit se déclarer à la disposition de tout homme qui se présente. La femme doit être nubile et avoir eu des relations avec l’homme avant d’être admise dans la secte… Toutes les réunions de la secte (exclusivement féminines) se marquent par des chants, des danses et des grimaces ayant trait aux relations sexuelles… La devise de cette secte est la suivante : « la perversion »… C’est certainement là que se trouve la diminution de natalité chez les Arabisés. Le plus grand danger consiste en ce qui suit : il paraîtrait que la femme mwali qui entre dans la secte se rend stérile par certains médicaments et lavages continuels du sexe… »
Notons tout de suite, comme l’a établi Luc de Heusch, que les Bantous (ainsi que les Tutsi du Burundi et du Rwanda d’ailleurs) sont---Dieu merci---contre la pratique barbare de l’excision, véritable fléau frappant certaines cultures de l’Afrique de l’ouest. En lieu et place, les Bantous ont établi des pratiques de jouissance sexuelle de la femme faites de
l’élongation des lèvres inférieures ou du clitoris---pratiques qui se retrouvaient tant au Burundi et au Rwanda que chez les Luba, les Tshokwe, les Kongo et d’autres ethnies de la RDC.
Contrairement à ce que pense Vandecamp, bien avant tout contact avec la culture « arabisée » tanzanienne, les femmes congolaises avaient des pratiques similaires à l’umwali---comme le « Kifumu » par exemple des femmes congolaises de la Province du Maniema.
Loin d’être une « secte de prostitution », l’umwali était une pratique répandue et obligatoire des filles nubiles avant le mariage. L’umwali n’était pas non plus une « perversion » mais bien un apprentissage méthodique physique de la technologie sexuelle n’ayant rien à envier aux méthodes millénaires du Yoga tantrique ainsi qu’une préparation « morale » de la jeune fille aux obligations et aux devoirs conjugaux de la femme. L’umwali contenait de ce fait un enseignement théorique fait d’allégories (dont je donnerai un exemple dans le post suivant). Si elle est devenue une secte ou une société secrète, c’est du fait que l’autorité administrative coloniale, les paroisses et les écoles catholiques pour filles réprimaient impitoyablement ce qu’elles considéraient, pour reprendre la catégorisation de Vandecamp, comme « une secte de prostitution ».
Mais Vandecamp a raison lorsqu’il déclare que l’umwali était « exclusivement » un enseignement par et pour les femmes. C’est d’ailleurs là son caractère subversif, non seulement aux yeux de l’autorité coloniale, mais aussi au sein de la culture patriarcale congolaise elle-même qu’elle subvertit de manière radicale. Mais, j’anticipe...
D’abord, qu’est-ce l’umwali ?
Un bon « kamusi » ou dictionnaire swahili vous donnera les 5 définitions suivantes du mot « umwali » (pluriel : wali) : 1) initié (e) ; 2) jeune fille vierge ; 3) fille qui a ses premières règles ; 4) jeune femme ; 5) enfant avant son initiation. (Que l’on note ici qu’en Kirundi et en Kinyarwanda, langues empruntant beaucoup au lexique swahili, « umwali » signifie « jeune fille » et est d’ailleurs un prénom féminin très commun au Burundi et au Rwanda).
S’il est établi que l’umwali provient de la culture swahilie de la Tanzanie, il est aussi vrai qu’un apprentissage similaire préexistait dans toute l’Afrique centrale (comme on l’a dit pour le cas du Congo). Dans sa forme moderne, l’umwali se retrouve partout en Afrique centrale, jusqu’au centre et au sud du Malawi, chez les Nyanja, où il est appelé « chinamwali ». L’umwali est un rituel d’incorporation de la fille nubile dans la société des femmes. Mais plus qu’un rituel, il est surtout un réseau informel qui fonctionne, dans un village ou en milieu urbain, comme un ensemble de petits groupes féminins fonctionnant comme des communautés de base de soutien qui perdurent durant toute l’existence des membres.
Typiquement, un réseau élémentaire umwali est constitué d’une dizaine de jeunes filles appelées « wali » qui sont sous l’apprentissage d’une ou plusieurs « somo », des instructrices---instructrices en pratiques sexuelles, pour les ethnologues qui s’entêtent à ne voir que cet aspect dans l’umwali. (Le mot « somo »---pluriel : masomo---a aussi les significations suivantes en swahili : 1) leçon ; 2) éducation ; 3) femme qui instruit des jeunes filles en matière de sexualité ; 4) assistante dans un rituel d’initiation ; et 4) homonyme).
Les piliers de l’enseignement umwali sont :
1) La technologie de la pratique sexuelle consistant en 4 techniques principales, avec des variations introduites par des recherches personnelles des « somo » : a) le « kupeta » (littéralement : « vanner ») qui consiste en la maîtrise du
remuement des hanches de haut en bas et de bas en haut avec une partenaire faisant fonction de l’homme au-dessus de la néophyte ; b) le « kufyonza » (littéralement : « sucer ») qui est fait d’exercices de contraction et de relâchement des muscles du vagin ; c) le « kuyunga » (littéralement : « tamiser ») qui, comme le nom l’indique, consiste en ondulations latérales à la manière d’un tamis ; et d) différentes techniques de succions (du pénis), de petites morsures, et de baisers.
Comme dans le Tai Chi chinois qui consiste à fixer les mouvements du Kung Fu par une déconstruction et une répétition au ralenti de tous les mouvements rapides, deux danses umwali répètent et fixent les 3 premières techniques : a) le « Tikiza » (littéralement : roulement des hanches) et b) l’ « unyonga » (littéralement : danse des reins).
2) L’hygiène du corps et du vagin : les wali et les somo se lavent toute leur vie au moins deux fois par jour (le matin et le soir) et font la toilette du vagin après chaque rapport sexuel. Cette extrême hygiène vaginale pourrait peut-être partiellement expliquer le faible taux de reproduction des femmes wali que Vandecamp taxe abusivement de « stériles » (question d’ailleurs à résoudre par des études statistiques historiques d’ethnosociologie de l’époque coloniale).
3) La connaissance des herbes médicinales pour combattre la candidose, la vaginite, etc., et pour assécher le vagin---une concession malheureuse au préjugé patriarcal congolais du « vagin sec ».
4) Diverses techniques de contrôle et d’espacement des naissances dont : a) la séparation sexuelle rigoureuse d’avec le mari de la naissance jusqu’au sevrage de l’enfant (2 ans) de peur que l’enfant ne dépérisse de « sanga » (rabougrissement fatal) ; etc.
5) Interdiction d’avoir des rapports sexuels quotidiens en vue d’exacerber le désir de l’homme. Et lorsqu’on a ces rapports, on doit s’accoupler tout au moins deux fois de suite.
6) Interdiction d’avoir des rapports sexuels pendant la journée ou dans la nature (cette dernière interdiction peut avoir été occasionnée en vue de prévenir des morsures de serpents).
7) L’apprentissage de la toilette funéraire, car les corps des wali mortes n’étaient préparés pour l’ensevelissement que par d’autres wali. Il était d’ailleurs demandé au mari d’une grande somo morte de se soumettre à un rituel nécrophile consistant à avoir un dernier rapport sexuel avec le cadavre de l’épouse défunte après la toilette funéraire et avant la mise en bière du corps. En cas de décès de l’enfant d’une mwali, juste après l’enterrement, un coït immédiat s’en suit dans le lit conjugal, parfois en présence des autres wali.
8) La fin de cet apprentissage de base de la mwali était marquée par l'octroi d’un sceptre---très souvent un bâton recouvert de cuir---qui confère à la mwali un pouvoir surnaturel dans son lit et sur son mari. Pouvoir réel de la femme, soit dit en passant, car j’ai personnellement connu une mwali polyandre (ma tante maternelle) qui vivait avec ses deux maris sous le même toit. Le mot « somo » signifiant aussi homonymie, à cette occasion les néophytes prennent soit des noms de leurs somo ou soit des noms swahilis qui traduisent leur spécialité au lit : Bi-Safi (la demoiselle propre), Bi-Sifa (la demoiselle glorieuse), Bi-Laza (la demoiselle berceuse), Bi-Atosha (la demoiselle qui suffit), Bi-Furaha (la demoiselle joie).
9) Au cours de la nuit des noces de la mwali, la somo et d’autres wali expérimentées assistaient dans la chambre nuptiale à la défloration par le mari sur un drap blanc immaculé (ce qui balaye l’argument de Vandecamp selon lequel l’umwali serait une « secte de prostitution »). Après une défloration réussie, la somo et les wali présentes s’emparaient du drap taché de sang, l’attachaient à un mat, et le paradaient en chantant dans le quartier du marié.
Trois facteurs constituaient une subversion fondamentale de l’umwali :
a) la pédagogie de l’umwali était une pédagogie analogue à celle de Dewey faite de la mise en pratique du précepte pragmatique du « learning-by-doing » (apprentissage par l’action). Ainsi, pour apprendre la technologie sexuelle, la somo et les wali devaient se déshabiller pour mimer l’acte sexuel dans tous ses détails ;
b) cet apprentissage n’était jamais terminé durant l’existence des wali, puisque la recherche technologique ne pouvait
s’achever. Les wali continuaient donc à se rencontrer et à perfectionner leur technique tout comme lors de l’apprentissage de base : nues et au corps à corps---pratique qui faisait de ces wali des bisexuelles et de celles d’entre elles qui étaient veuves des lesbiennes de facto ;
c) des allégories, des contes et des proverbes constituaient un corpus d’enseignement ésotérique (je donne l’exemple d’un conte allégorique umwali dans le prochain post).
Cette grande pédagogie proto-féministe, toute cette connaissance précieuse du corps (et de l’imaginaire) de la femme et cette chorégraphie complexe ont aujourd’hui pratiquement disparu.
Lecture complémentaire :
1) Luc de Heusch. Rois nés d’un cœur de vache, Mythes et rites bantous, Tome 2 (Gallimard).
2) Isaya Makungu Ma Ngozi. Umwali, l'éducation sexuelle de la jeune fille Ngwana avant le mariage. Cahiers des Religions Africaines, Kinshasa. [Education sexuelle chez les Arabisés Ngwana, du Maniema (Haut-Zaïre et Kivu): description du rite umwali qui se tient pendant sept jours]. [1976, vol. 10, no20, pp. 309-320]
3) Pierre Salmon. L’ Umwali : une école d’amour africaine (Zaïre), Université du Burundi, Actes du Colloque de Bujumbura (17-24 octobre 1989), repris comme chapitre in Histoire sociale de l’Afrique de l’est (Karthala, 1991).
Illustrations: Peintures d'Irma Stern (1894-1966), peintre sud-africaine.
15 février 2008
Ce pour quoi les Bonobos ont besoin d’une phonie
Ce pour quoi les Bonobos ont besoin d’une phonie et d’autres leçons (invraisemblables) du fond de la forêt
Texte de John Falk ***Photographie de Robert J. Ross
Traduction française : Alex Engwete (ceci est une traduction partielle d’un article de National Geographic Adventure publié en février 2008).
Les seuls habitants de la jungle qui soient plus mystérieux que les Iyaelima sont les singes rares bonobos qui vivent près d’eux. Une expédition périlleuse en République Démocratique du Congo espère nouer le contact qui préservera les deux.
La passerelle céda dans un bruit violent d’une noix géante de noyer qui craquait, plongeant deux de nos meilleurs porteurs et un chargement vital de matériel électronique français dans la Rivière Lula, qui était à peine plus large qu’un
ruisselet bourbeux à ce point de la saison sèche. Cet accident survenant à l’endroit même où une jeune femme a eu récemment le bras arraché par un croco à gueule mince, on peut dire qu’ils étaient heureux de s’en sortir vivants. Néanmoins, la mésaventure nous coûta une demi-heure de lumière du jour précieuse et, peut-être, la bonne volonté de nos porteurs de plus en plus anxieux.
Notre équipée de 30 personnes se traîna péniblement les sept heures suivantes à travers le Parc National de la Salonga, une forêt humide de plaine quasiment inexplorée en République Démocratique du Congo (RDC). Pour des raisons dépassant notre entendement dans cette étape du début, nous étions guidés par un mystérieux garçonnet de cinq ans portant une robe en lambeaux qui s’était attaché à notre expédition pour l’une ou l’autre raison. Personne ne s’avisa d’interroger notre petit guide, ou ressentit le besoin de le faire, puisqu’il se révéla capable de guider une équipe de porteurs, de gardiens du parc, et une spécialiste des primates à travers la voie sinueuse des arbres abattus, des fourmis rouges aux poitrines bombées, des marécages paludiques des eaux tourbeuses qui vous arrivaient aux chevilles. La forêt humide autour de nous était d’un silence troublant : pas d’aboiements, cris, battements ou croassements d’animaux sauf l’acouphène des insectes ou le pépiement des oiseaux.
Près de 26 kilomètres dans notre marche, le garçonnet nous dirigea charitablement dans une petite clairière. On n’était pas loin de l’endroit où des colons belges du Congo échangeaient des prisonniers avec un peuple quasi-mythique appelé Iyaelima, la même tribu « perdue » pour laquelle nous nous aventurions dans cette forêt humide de 36.260 kilomètres carrés en vue de rencontrer. En fait, les trouver était la condition pour accomplir l’un des deux objectifs de ce voyage : connecter les Iyaelima longtemps isolés au monde extérieur par phonie et, si la chance nous souriait, étudier la relation remarquable de ce groupe avec ses voisins également solitaires : une espèce populaire, et même branchée, des primates appelée le bonobo.
Courbaturé et affamé, je me laissai couler sur le tapis forestier avec la grâce d’un arthritique dans un hôtel de glace, et me reposai près de mon hôtesse, Dr. Jo Thompson. Grande, mince et arborant des lunettes, à 51 ans, la directrice du Lukuru Wildlife Project, une organisation indépendante de recherche, avait plutôt l’air d’une institutrice que d’une conservationniste de base, encore moins de quelqu’un qui a vécu dans une hutte de pisé pendant 16 ans, échappé des griffes d’un seigneur de guerre psychopathe, et causé une certaine infamie sur sa personne à cause de son militantisme à la Dian Fossey pour la cause du bonobo.
Quand Thompson commença à étudier les singes rares en 1992, très peu était connu d’eux, et depuis lors, du fait de leur extrême isolation, presque rien n’a changé. Des études décrivent les bonobos, qui partagent 98 pourcent de notre ADN, comme des émanations cosmiques de l’idéalisme écolo-gauchiste : une race non-violente de proto-hippies qui vivent dans une société matriarcale caractérisée par une forte promiscuité sexuelle, utilisant les rapports sexuels pour résoudre les conflits intragroupes. Dans un article dans le « New Yorker » titré « Swingers » [Partouzeurs] (30 juillet 2007), les bonobos sont décrits comme « tout autant dauphin, Dalaï lama que Warren Beatty ». Des reportages sur PBS et NPR décrivent un primate qu’on s’attendrait à voir produire à l’artisanal et de manière non conventionnelle des fromages du Vermont---tout en ayant beaucoup de rapports sexuels. Et du fait que les bonobos, tout comme les chimpanzés, sont nos plus proches parents, leur comportement est censé nous instruire sur les fondements de la nature humaine.
Toutefois, la recherche sur cette espèce s’est compliquée par le fait qu’il est très difficile de repérer les bonobos. Le premier primatologiste a réussi à observer ces créatures méfiantes pour six heures seulement sur une période de deux ans dans les années 1970. Depuis lors, le braconnage a réduit de moitié la population des bonobos (les chiffres varient énormément, avec des estimations aussi faibles que 10.000). Leur chair, réputée renforcer les enfants, est un produit très prisé du commerce de plusieurs millions de dollars l’an de la viande de chasse.
Cependant, Thompson a trouvé une éclaircie dans ce ciel autrement sombre : une relation presque symbiotique entre les Iyaelima---un peuple autrefois décrit par les Belges dans les rapports coloniaux comme des « cannibales dangereux » et « insoumis »---et un groupe exceptionnellement important des bonobos de la Salonga.
Thompson a pour la première fois entendu parler des Iyaelima en 2005, lorsque deux petits hommes sortirent de la jungle à 161 kilomètres au sud de la Salonga et lui donnèrent une lettre étonnante écrite en français. Elle était signée par le Chef Longanga Isako II, leader de la tribu notoire. Généralement craints et méprisés par les villageois dont les terres bordent le parc, les Iyaelima vivent au plus profond de la forêt humide, un exil qu’ils se sont imposés depuis que les ancêtres bantous se sont pour la première fois implantés dans cette région, entretenant prudemment leur réputation en instillant des fables sur leur férocité par le biais des commerçants ambulants. Toutefois, la lettre du Chef Longanga demandait que Thompson voyageât dans le territoire Iyaelima pour une rencontre. Le voyage allait faire d’elle la première non-Africaine
à voir la tribu depuis que deux missionnaires américains y étaient brièvement passés à la fin des années 1940. Pourquoi il voulait ainsi s’ouvrir au monde maintenant et pourquoi il avait choisi Thompson, il ne le dit point.
L’expédition de Thompson commença en janvier 2007, à un moment où le droit des Iyaelima de rester dans le parc était disputé par un groupe des plus grandes organisations non-gouvernementales de conservation du monde (connu sous le nom de « bingos » en RDC). Appuyées par le Partenariat de la Forêt du Bassin du Congo (Congo Basin Forest Partnership), une initiative financée par les Etats-Unis qui ont promis plus de 53 millions de dollars pour protéger le Bassin du Congo et y développer une industrie d’écotourisme, ces ONG en sont arrivées à considérer les Iyaelima comme une menace au parc et à la faune et à la flore. Mené par le World Wildlife Fund, les bingos ont remis en cause une loi de la RDC qui catégorise les Iyaelima non pas comme des humains, mais plutôt comme faisant partie intégrante de la « nature »---une rétrogradation statutaire qui a jusqu’ici permis à la tribu de rester dans le parc.
Pourtant, après trois mois d’enquête, Thompson a conclu que loin de mettre en danger la flore et la faune, l’empreinte écologique exceptionnellement réduite des Iyaelima, leurs croyances animistes et leurs traditions ancestrales font d’eux des conservationnistes idéaux. Ceci était spécialement vrai au regard des bonobos, dont la population était cinq fois plus élevée en territoire Iyaelima que dans le reste du parc. Les Iyaelima redoutés et les bonobos pacifiques semblaient vivre en parfaite harmonie.
« Je me rappelle avoir rencontré une femme travaillant pour l’un des bingos qui m’a demandé, ‘Qu’y a-t-il de si exceptionnel chez les Iyaelima ?’ », raconte Thompson. « Je lui ai dit qu’ils laiss







