05 mars 2008
Les arcanes des élections américaines
Les règles électorales américaines sont tout autant hermétiques que celles du baseball. Il est possible qu’il faille être né Américain et avoir grandi aux Etats-Unis pour y comprendre quelque chose. Pensez donc : Hillary Clinton a par exemple gagné hier au Texas, mais Barack Obama finira par y gagner le plus grand nombre de « délégués » qui représenteront cet Etat à la Convention du Parti Démocrate à Denver, dans le Colorado, du 25-28 août. Et, comme si cela ne suffisait pas assez pour vous embrouiller, toujours au Texas, après la fermeture des bureaux de vote, les électeurs se rendent ensuite dans d’autres salles où se tiennent des « caucus », présentent leurs cartes d’électeurs attestant qu’ils ont préalablement voté et s’alignent à nouveau pour l’un ou l’autre des candidats. Les résultats de ces « caucus » déterminent le tiers des « délégués » dans le nombre total des délégués que l’Etat alloue à chacun des candidats. Selon les résultats initiaux de ces caucus, c’est Barack Obama qui mènerait…
Si, en règle générale, pour les Républicains, l’allocation des délégués obéit à la règle du tout ou rien, chez les démocrates, deux facteurs la déterminent : 1) la proportionnalité par comté selon le nombre des habitants et selon la performance du candidat ; et 2) une pondération statistique est appliquée pour les comtés où le candidat démocrate a gagné face au candidat républicain aux dernières élections présidentielles… Il est de ce fait possible que l’allocation totale des délégués par candidat pour le seul Etat du Texas ne soit pas connue avant quelques jours. Pour compliquer
encore plus les choses, la loi du Texas permet aux Républicains et aux Indépendants de voter dans les primaires démocrates. Ne parlons donc pas de suffrage universel direct… Et d’ailleurs, aux dernières présidentielles, Al Gore avait gagné le vote populaire mais avait perdu parce qu’il n’a pas su gagner le seul Etat de la Floride et ses « délégués » !
Tout compte fait, hier, Hillary Clinton brillait dans la nuit américaine comme une pleine lune. Et pour cause… Elle a freiné Obama dans son élan victorieux en gagnant 3 Etats sur 4 : Rhode Island, Ohio et Texas. Il faut dire que ces derniers jours, Hillary Clinton a repris le contrôle du récit de la campagne électorale et a mené une campagne négative violente en confrontant son rival au sujet de ce qu’elle a appelé l’« obamagate—un mémorandum résumant une rencontre entre le conseiller économique principal de l’état-major d’Obama et un diplomate canadien (rédacteur du mémo) au cours de laquelle ce conseiller économique aurait rassuré le gouvernement canadien que les positions anti-ALÉNA de son candidat n’étaient que de la mascarade populiste ; et que le Canada n’avait pas à s’inquiéter d’une quelconque remise en cause de cet accord de libre-échange dans l’éventualité de la victoire d’Obama en novembre prochain. Cette « mascarade » supposée, dans un grand Etat industriel comme l’Ohio où beaucoup d’ouvriers ont perdu leurs emplois du fait des délocalisations qu’ils attribuent à l’ALÉNA, n’était pas pour les amuser.
Cette déroute d’Obama a aussi mis à nu son talon d’Achille : jusqu’à présent, malgré le nombre impressionnant de ses victoires, celles-ci ne se sont limitées que dans de petits Etats, alors que sa rivale gagne à chaque coup dans les grands Etats industriels qui seront déterminants au cours des élections générales de novembre. Pis, il vient d’y perdre d’une manière lamentable alors que pour le seul mois de février il avait presque l’avantage du double du budget de communication télévisée dans ces Etats (50 millions de dollars contre 30 millions de dollars pour Hillary Clinton). Qui plus est, la déliquescence d’Obama face à l’attaque en règle de Hillary met à nu aux yeux des électeurs démocrates une autre de ses grandes faiblesses : l’incapacité de répondre efficacement devant un assaut frontal : un « bambino » gueulard mais sans tripes, croit-on, face à la machine républicaine de destruction qui l’attendrait au tournant !
Il reste une quinzaine d’élections et de caucus démocrates—surtout les primaires de Pennsylvanie, un autre grand Etat industriel.
La victoire de Hillary dans l’Etat d’Ohio est une sorte de triomphe personnel pour moi qui ai donné 60 minutes de mon temps pour placer des appels téléphoniques aux démocrates de l’Ohio pour le compte de l’ancienne Première Dame des Etats-Unis (voir mon billet du 22 février « L’Eclipse totale de Hillary Clinton et la grande illusion Obama »). Résiliente, boostée, encaféinée et encanaillée, Hillary Clinton est une coureuse de fond plus que jamais déterminée à pousser jusqu’au finish. Devant ses supporters de Columbus, la capitale de l’Ohio, elle s’était écriée de joie en ces termes : « We’re going on, we’re going strong, we’re going all the way—slogan malheureusement intraduisible avec le même punch en français : On continue, on pousse très fort, on y va jusqu’à la fin.
Photo « Capture d’écran » : Alex Engwete


