20 mars 2008
Festivals-manifs, Photos volées, fragments de vie, E. et moi
Il a plu toute l’après-midi de ce mercredi, interrompant les manifestations anti-guerre en Irak des jeunes dans la capitale américaine. Sont-ce des larmes pour tous les tués de cette guerre insensée. Je me rappelle que ma deuxième fille (voir photos infra), alors âgé de 2 ans, s’écriait en contemplant les cordes d’eau de pluie dégouliner sur la baie vitrée : « La pluie est en train de pleurer ! »---dans sa version anglaise originale, « Rain’s crying », un beau titre d’une chanson rock s’il s’en trouvait… Mais je reviens une seconde aux manifs de ce matin. Les jeunes ont inventé ici un nouveau concept de manifestation. Au lieu de descendre en force sur un square et s’affronter aux « cops » anti-émeutes, les jeunes américains se divisent maintenant en petits groupes avec un noyau central dur fait de musiciens (de préférence des percussionnistes avec bongos et grosses caisses assourdissants et des joueurs d’instruments à vent : trompettes, saxos, trombones, etc.). Ils investissent une intersection, bloquent le trafic routier et jouent des chansons pacifistes. Les policiers anti-émeutes, toutes sirènes hurlantes, se ruent sur l’intersection pour disperser la manif. Mais aussitôt les condés arrivent-ils que les manifestants se dispersent déjà pour aller investir d’autres intersections en même temps que d’autres groupes en investissent d’autres encore. Un véritable casse-tête pour les flics qui n’ont pu interpeller qu’une poignée de têtes brûlées qui traînaient à évacuer les squares. Même tactique à Los Angeles. Ces jeunes appellent leurs manifs « festival-demonstrations »…
Je n’ai donc pas pu sortir aujourd'hui avec E., ma fille, qui est en séjour ici pour le congé de Pâques. Elle est à l’internat près de Boston…
Mais hier, elle m’a accompagné quand je suis allé chez le coiffeur, mais elle a préféré m’attendre au café éthiopien, à deux pâtés de bâtiments du coiffeur, en lisant un récit de Paul Monette, auteur mort de sida dont je n’ai jamais entendu parler. Je dois admettre que je ne suis pas rat de bibliothèque comme Gangoueus qui dévore avidement des volumes. Comment cette fille, qui sera dans quelques mois juridiquement majeure et donc femme, est-elle passée d’une nouvelle-née s’arrachant en hurlant les seins de sa mère quelques minutes après sa naissance à cette personne---proche et étrangère en même temps ?
Je me rappelle bien cette belle journée du 1er août 1990 comme si c’était d’hier. Non, j’anticipe. Il y a d’abord eu des mois, durant la grossesse, durant lesquels je devais prendre avec sa mère des classes de préparation à l’accouchement : exercices de relaxation et respiration rythmée et tout le toutim. Quelle blague ! Je me suis adonné aux exercices corps et âme, portant même les vestes de simulation des divers stades de la grossesse censées donner à l’homme une notion de ce que représente les changements à travers lesquels passe une femme durant cette période mystérieuse ! Au Congo, l’accouchement est une affaire de femmes, de sages-femmes ou d’obstétriciens (là où il y en a). J’ai eu d’autres enfants auparavant, mais jamais on ne m’avait demandé cette participation dans le travail d’accouchement…
Les troubles avaient commencé la veille, lorsque sa mère, au début des contractions, m’avait demandé d’aller chercher à la vidéothèque du coin une vidéo d’un film assez angoissant qui lui permettrait de réduire l’espacement des contractions. Quelle idée ! J’y suis donc allé et j’ai choisi « Piranha II : The Spawning » (1981), un film d’horreur de James Cameron. Je traduis mentalement le titre « Piranha 2 : La fraie ». Mais dès que je mets la vidéo dans le magnétoscope, des cris et des hurlements paniqués des estivants attaqués par des piranhas volants emplissent l’appartement. Ma parturiente arrête le magnétoscope, m’insulte et appelle sa mère, Mrs. S.W., pour m’accuser de cruauté mentale. J’avais fait une mauvaise traduction du titre. Les traducteurs français, sans doute après avoir visionné le film, l’ont intitulé « Piranha 2 : Les tueurs volants ». Je n’aurais pas dû… Mais comment rembobiner la putain de vidéo. Le mal est fait : je suis un homme cruel !
Dans la salle de travail de l’hôpital « Beth Israel » de Boston, il y a quatre obstétriciens et des infirmières (je remarque l’étrange couleur vert gris des professionnels de la santé ; en RDC, c’est le blanc). Je découvre que le travail d’évacuation d’un bébé est un processus d’une rare violence---sang, merde, déchirements de la chair. Je ne me rappelle plus aucun des éléments appris dans les classes de préparation de l’accouchement. Devant tant d’horreur, je chancelle, sur le point de m’évanouir. L’un des obstétriciens me demande de regarder par la fenêtre dont les rideaux sont ouverts… Je ne suis d’aucune utilité dans la salle. Je regarde par la fenêtre : le trafic est normal sur Beacon Street en bas, quoique feutré du fait des vitres fermées---voitures, bus, vélos, ou piétons, tous miniaturisés comme le petit être en train d’être évacué dans la salle où je me trouve. Soudain un cri primal, suivi des cris de joie des adultes. Je me retourne, ma camera prête à prendre des photos. Mrs. S.W., qui survient juste à ce moment, m’interdit de faire des photos. On lave la nouvelle-née qui, toujours hurlante, s’empare d’un sein les yeux fermés. Je vole quelques photos sous le regard assassin de Mrs. S.W…
Je comprends pourquoi la mère a tant de poids chez nous. Quand ma mère me répétait que je n’avais pas le droit de lui manquer de respect parce qu’elle m’avait porté pendant 9 mois, je ne pouvais m’imaginer l’ampleur de son traumatisme. Elle avait pourtant oublié de mentionner la violence de la délivrance. Malheur à l’homme maudit par sa mère… Et c’est pourquoi je me fâche quand je vois enfants manquer de respect à leur mère…
C’est ce jour du 1er août 1990 que je suis devenu féministe…
Je suis rentré de chez le coiffeur depuis un moment et je suis dans le café éthiopien où je rejoins ma fille… Je sors soudain de ma rêverie pour constater qu’elle s’est levée pour lire des annonces. J’en profite pour lui voler quelques photos d’elle. Elle se fâche d’abord quand elle me surprend. Mais elle se détend et me sourit. Les belles images d’elle que j’avais prises à la dérobée sont floues et inutilisables. Elle est soudain ennuyée et veut rentrer pour jouer au Wii. Je termine ma tasse de « chai » et l’on rentre---elle, comme elle est venue ; moi, ma coiffure ébouriffée en moins et le crâne froid sous le vent de l’hiver qui s’attarde à s’en aller. Samedi, elle sera repartie à l’internat…
Post-scriptum :
Il y a un an, elle m’avait demandé le mot lingala pour « espoir ». « Elikia » lui ai-je dit. J’ai récemment été informé qu’elle a elle utilisé ce nom comme nom d’utilisatrice pour son blogue dont elle refuse de me donner l’adresse : allez donc savoir ce qu’elle y affiche ! Sa mère me dit qu’elle y a affiché ma photo. Si mon outing il y a, c’est sur ce site qu’il s’est déjà fait. Clin d’œil donc à Claire…




