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ALEX ENGWETE

Congologie : Espace d’analyses et d’opinions sur la culture et la politique du sous-continent de la République Démocratique du Congo. Contact: alexengwete@gmail.com

22 mars 2008

NOUVEAU BLOGUE: LIEN

POUR CLAIRE, GANGOUEUS, DESTINEE ET LES AUTRES, VOICI LE LIEN A MON NOUVEAU BLOGUE QUI SERA SANS NUL DOUTE A LA SATISFACTION DE CLAIRE D., LECTRICE RIGOUREUSE ET ECRIVAINE SANS COMPROMISSIONS. TU ME DEVOILES DONC:

http://lonkasa.blogspot.com/

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20 mars 2008

Festivals-manifs, Photos volées, fragments de vie, E. et moi

Il a plu toute l’après-midi de ce mercredi, interrompant les manifestations anti-guerre en Irak des jeunes dans la capitale américaine. Sont-ce des larmes pour tous les tués de cette guerre insensée. Je me rappelle que ma deuxième fille (voir photos infra), alors âgé de 2 ans, s’écriait en contemplant les cordes d’eau de pluie dégouliner sur la baie vitrée : « La pluie est en train de pleurer ! »---dans sa version anglaise originale, « Rain’s crying », un beau titre d’une chanson rock s’il s’en trouvait… Mais je reviens une seconde aux manifs de ce matin. Les jeunes ont inventé ici un nouveau concept de manifestation. Au lieu de descendre en force sur un square et s’affronter aux « cops » anti-émeutes, les jeunes américains se divisent maintenant en petits groupes avec un noyau central dur fait de musiciens (de préférence des percussionnistes avec bongos et grosses caisses assourdissants et des joueurs d’instruments à vent : trompettes, saxos, trombones, etc.). Ils investissent une intersection, bloquent le trafic routier et jouent des chansons pacifistes. Les policiers anti-émeutes, toutes sirènes hurlantes, se ruent sur l’intersection pour disperser la manif. Mais aussitôt les condés arrivent-ils que les manifestants se dispersent déjà pour aller investir d’autres intersections en même temps que d’autres groupes en investissent d’autres encore. Un véritable casse-tête pour les flics qui n’ont pu interpeller qu’une poignée de têtes brûlées qui traînaient à évacuer les squares. Même tactique à Los Angeles. Ces jeunes appellent leurs manifs « festival-demonstrations »

Je n’ai donc pas pu sortir aujourd'hui avec E., ma fille, qui est en séjour ici pour le congé de Pâques. Elle est à l’internat près de Boston…

Mais hier, elle m’a accompagné quand je suis allé chez le coiffeur, mais elle a préféré m’attendre au café éthiopien, à deux pâtés de bâtiments du coiffeur, en lisant un récit de Paul Monette, auteur mort de sida dont je n’ai jamais entendu parler. Je dois admettre que je ne suis pas rat de bibliothèque comme Gangoueus qui dévore avidement des volumes. Comment cette fille, qui sera dans quelques mois juridiquement majeure et donc femme, est-elle passée d’une nouvelle-née s’arrachant en hurlant les seins de sa mère quelques minutes après sa naissance à cette personne---proche et étrangère en même temps ?

Je me rappelle bien cette belle journée du 1er août 1990 comme si c’était d’hier. Non, j’anticipe. Il y a d’abord eu des mois, durant la grossesse, durant lesquels je devais prendre avec sa mère des classes de préparation à l’accouchement : exercices de relaxation et respiration rythmée et tout le toutim. Quelle blague ! Je me suis adonné aux exercices corps et âme, portant même les vestes de simulation des divers stades de la grossesse censées donner à l’homme une notion de ce que représente les changements à travers lesquels passe une femme durant cette période mystérieuse ! Au Congo, l’accouchement est une affaire de femmes, de sages-femmes ou d’obstétriciens (là où il y en a). J’ai eu d’autres enfants auparavant, mais jamais on ne m’avait demandé cette participation dans le travail d’accouchement…

evbrfeed2aLes troubles avaient commencé la veille, lorsque sa mère, au début des contractions, m’avait demandé d’aller chercher à la vidéothèque du coin une vidéo d’un film assez angoissant qui lui permettrait de réduire l’espacement des contractions. Quelle idée ! J’y suis donc allé et j’ai choisi « Piranha II : The Spawning » (1981), un film d’horreur de James Cameron. Je traduis mentalement le titre « Piranha 2 : La fraie ». Mais dès que je mets la vidéo dans le magnétoscope, des cris et des hurlements paniqués des estivants attaqués par des piranhas volants emplissent l’appartement. Ma parturiente arrête le magnétoscope, m’insulte et appelle sa mère, Mrs. S.W., pour m’accuser de cruauté mentale. J’avais fait une mauvaise traduction du titre. Les traducteurs français, sans doute après avoir visionné le film, l’ont intitulé « Piranha 2 : Les tueurs volants ». Je n’aurais pas dû… Mais comment rembobiner la putain de vidéo. Le mal est fait : je suis un homme cruel !

Dans la salle de travail de l’hôpital « Beth Israel » de Boston, il y a quatre obstétriciens et des infirmières (je remarque l’étrange couleur vert gris des professionnels de la santé ; en RDC, c’est le blanc). Je découvre que le travail d’évacuation d’un bébé est un processus d’une rare violence---sang, merde, déchirements de la chair. Je ne me rappelle plus aucun des éléments appris dans les classes de préparation de l’accouchement. Devant tant d’horreur, je chancelle, sur le point de m’évanouir. L’un des obstétriciens me demande de regarder par la fenêtre dont les rideaux sont ouverts… Je ne suis d’aucune utilité dans la salle. Je regarde par la fenêtre : le trafic est normal sur Beacon Street en bas, quoique feutré du fait des vitres fermées---voitures, bus, vélos, ou piétons, tous miniaturisés comme le petit être en train d’être évacué dans la salle où je me trouve. Soudain un cri primal, suivi des cris de joie des adultes. Je me retourne, ma camera prête à prendre des photos. Mrs. S.W., qui survient juste à ce moment, m’interdit de faire des photos. On lave la nouvelle-née qui, toujours hurlante, s’empare d’un sein les yeux fermés. Je vole quelques photos sous le regard assassin de Mrs. S.W…

Je comprends pourquoi la mère a tant de poids chez nous. Quand ma mère me répétait que je n’avais pas le droit de lui manquer de respect parce qu’elle m’avait porté pendant 9 mois, je ne pouvais m’imaginer l’ampleur de son traumatisme. Elle avait pourtant oublié de mentionner la violence de la délivrance. Malheur à l’homme maudit par sa mère… Et c’est pourquoi je me fâche quand je vois enfants manquer de respect à leur mère…

C’est ce jour du 1er août 1990 que je suis devenu féministe…

Je suis rentré de chez le coiffeur depuis un moment et je suis dans le café éthiopien où je rejoins ma fille… Je sors soudain de ma rêverie pour constater qu’elle s’est levée pour lire des annonces. J’en profite pour lui voler quelques photos d’elle. Elle se fâche d’abord quand elle me surprend. Mais elle se détend et me sourit. Les belles images d’elle que j’avais prises à la dérobée sont floues et inutilisables. Elle est soudain ennuyée et veut rentrer pour jouer au Wii. Je termine ma tasse de « chai » et l’on rentre---elle, comme elle est venue ; moi, ma coiffure ébouriffée en moins et le crâne froid sous le vent de l’hiver qui s’attarde à s’en aller. Samedi, elle sera repartie à l’internat…

Post-scriptum :

Il y a un an, elle m’avait demandé le mot lingala pour « espoir ». « Elikia » lui ai-je dit. J’ai récemment été informé qu’elle a elle utilisé ce nom comme nom d’utilisatrice pour son blogue dont elle refuse de me donner l’adresse : allez donc savoir ce qu’elle y affiche ! Sa mère me dit qu’elle y a affiché ma photo. Si mon outing il y a, c’est sur ce site qu’il s’est déjà fait. Clin d’œil donc à Claire…

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11 mars 2008

Du rififi dans ma rue

« Quand le jour vient à disparaître

Il y a des choses qui me font un peu peur »

Edith Piaf, Dans ma rue

Ma rue, d’une fausse torpeur bourgeoise, est en fait un coupe-gorge. J’y ai essuyé un coup de feu en novembre dernier—je ne le répèterai jamais assez. Quelques temps plus tard, la Volvo de D. a été « vandalisée » (terme du rapport de police) : vitre arrière gauche brisée. Avant-hier après-midi, devant le drugstore « CVS Pharmacy », j’ai vu un malabar se faire menotter par notre condé de la ronde du quartier (un costaud afro-américain) assisté d’une policière « anglo » que je n’ai jamais vue auparavant. Beau spectacle que j’aurais pu immortaliser dans une photo, n’eût-été l’engueulade du policier, un gars à l’humeur pourtant avenante que je vois parfois surfer le Net sur son laptop au « Café Sureia ». Il faut dire que c’est l’homme qui se faisait menotter qui m’a balancé aux flics d’un coup de menton.

A 1 h du matin, dans la nuit du lundi à mardi, je sors fumer une clope sur le balcon, après m’être assuré qu’il n’y avait aucun agresseur embusqué. Eh oui, l’un des bulletins électroniques de la police nous avait avertis que certains agresseurs se cachaient sur les balcons pour tomber sur les résidents se hasardant sur leur balcon aux heures tardives ! Ce coup-ci, je vois trois patrouilleurs silencieux avec gyrophares pourtant actionnés qui sont stationnés de l’autre côté de la rue. Je rentre donc chercher ma camera pour photographier cet événement insolite mais pourtant familier (photo). Il y a quelques jours, les projecteurs d’un hélico de police m’avaient balayé sur ce même balcon… Dois-je aller m’informer auprès des policiers ? Je me retiens : on peut se faire descendre par les condés qui croiraient être les cibles d’un déjanté armé.

On devient vite parano dans ce quartier qui m’a de plus en plus tout l’air d’une zone assiégée. Au fait, en 1989, au cours d’une brève visite à Washington, je me rappelle vaguement avoir suivi une émission de l’une des chaînes de télé locales appelée « City under siege » [Ville assiégée]. Il y a une sorte de « guerre civile » dans certains quartiers américains, qui n’auraient rien à envier à l’insécurité dans certains bourgades de l’est du Congo ! On croira que j’exagère. Mais à Kinshasa, je ne me suis jamais senti en insécurité. Au fait, il m’arrivait souvent en 2006, de marcher trois ou quatre kilomètres pour me rendre chez moi à 3 h du matin quand il n’y avait pas de taxis à la Place Victoire de Matonge. Je l’ai fait une fois à Nairobi, à la grande alarme de tout le monde…

Ici, quand on marche, on est hyper-vigilants pendant le jour, et la nuit on s’enferme chez soi après avoir actionné le dispositif d’alarme de la maison. Mais le temps que les condés répondent à l’alarme en cas d’invasion du domicile, il sera certainement trop tard. Il m’est arrivé une fois de déclencher accidentellement l’alarme. Quel embarras pour expliquer la maldonne aux policiers emmerdés pour rien…

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Ailes d’oiseau, gestalts, jeu d’échecs et art du portrait

Cet après-midi du lundi 10 mars, en entrant dans le café éthiopien de mon quartier, le « Cafe Sureia », je remarque l’étrange manège de Dan, portraitiste et joueur d’échecs, qui, seul devant un échiquier, se déplace d’une chaise à l’autre, tout en consultant la page des jeux du Washington Post (photos). Je connais l’homme, pour l’avoir souvent entrevu au café où deux portraits encadrés des réguliers du café qu’il a tracés au crayon sont accrochés au mur. L’un des portraits au mur est celui d’un vieux gentleman Indien (de l’Inde), mort en dan_Chessgame_001décembre 2007, l’autre d’un grand jeune Texan qui est professeur d’histoire à l’Université Catholique des Etats-Unis, qui est une institution qui fait la fierté du quartier. Sur mes photos, on peut d’ailleurs voir dans le fond le carnet de croquis de Dan.

Intrigué par son manège, je l’interromps pour lui demander ce qu’il fait. Volubile comme à l’accoutumée, il quitte sa table et vient se mettre à ma table pour me raconter qu’il essaie de comprendre et de rejouer le match de vendredi dernier entre les grands-maîtres internationaux Vishwanathan (Vishy) Anand (Inde) et Alexéi Shírov (Espagne) au XVème Tournoi International de Linares-Morelia. Il m’informe que le match a été remporté par Vishy Anand (pièces noires). J’apprends ainsi que ce tournoi a lieu dans 2 villes différentes : au Mexique (Linares) et en Espagne (Morelia) ! Il me dit aussi qu’il va d’un côté de la table à l’autre parce qu’il ne joue pas « mentalement », mais qu’il essaie de « voir les formes de jeu qui se dessinent sur l’échiquier ». Il me dit que cela tient de sa formation d’artiste, qui l’a préparé à voir les « ailes d’oiseau » des formes plutôt que des lignes géométriques. Il me dit que c’est à l’âge de 37 ans qu’il a joué aux échecs pour la première fois. Sans avoir jamais joué aux échecs mais connaissant les règles générales du jeu, il a affronté un aficionado et, grâce à sa détection des mouvements et des formes acquise à l’école des beaux-arts, il a battu son adversaire sans coup férir. Voyant que je ne saisis pas cette analogie d’« ailes d’oiseau », il m’enfonce dans les dédales de sa théorie du portrait. « Je ne dessine pas la figure humaine avec des lignes imaginaires », me dit-il, « mais avec des ailes d’oiseau qui se dessinent sur un faciès, voyez-vous ». S’il croit que j’y vois quelque chose, il se trompe complètement, mais j’essaie quand même de le suivre en tâtonnant dans la nuit d’encre de sa conception artistique. Il me fait ensuite défiler l’histoire récente des échecs, ce qui m’enfonce encore plus dans dan_Chessgame_004l’obscurité : le superordinateur IBM « Deep Blue », conçu spécialement pour battre le grand-maître russe Gary Kasparov, qui a « régné sur les échecs pendant plus de 20 ans » et Bobby Fischer. Je lui dis que j’ai vu le film « A la recherche de Bobby Fischer », et une lueur d’intérêt s’allume dans ses yeux. De fil en aiguille, ma question initiale nous conduit ainsi à faire le tour des paysages insoupçonnés de la musique, de la politique, des affaires et de la vie personnelle. Dan m’informe qu’il est originaire de Mississipi et me laisse entrevoir la grande douleur qui le déchire depuis 4 ans : son fils unique, étudiant dans une université de la Californie, est mort d’une overdose il y a 4 ans à l’âge de 27 ans !

Pendant qu’on taille bavette, je remarque que Dan jette des coups d’œil nerveux à la pendule accrochée sur l’un des murs du café. Il marmonne à mon intention : « Henry m’a donné rendez-vous à 14 h 30 pour une partie d’échecs, et voilà qu’il est déjà 15 h 30… » Quand on parle du diable, on voit sa queue. Henry rapplique, suivi de Paul, un homme d’affaires tanzanien-américain, et Ken, son chef de projet afro-américain. Paul me fait découvrir les merveilles de son « iPhone », un gadget qui lui a coûté 600 dollars (il s’était précipité pour l’acheter à son lancement) et on parle de la musique congolaise. Je reçois soudain l’appel de ma fille, du compartiment du train qui l’emmène à New York City, qui m’informe qu’un scandale de prostitution vient d’éclater autour du gouverneur de l’Etat de New York (elle vient de lire la nouvelle sur son téléphone portable). Et Paul, via son « iPhone », nous fait lire le « breaking news » sur le site de CNN.

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05 mars 2008

Les arcanes des élections américaines

Les règles électorales américaines sont tout autant hermétiques que celles du baseball. Il est possible qu’il faille être né Américain et avoir grandi aux Etats-Unis pour y comprendre quelque chose. Pensez donc : Hillary Clinton a par exemple gagné hier au Texas, mais Barack Obama finira par y gagner le plus grand nombre de « délégués » qui représenteront cet Etat à la Convention du Parti Démocrate à Denver, dans le Colorado, du 25-28 août. Et, comme si cela ne suffisait pas assez pour vous embrouiller, toujours au Texas, après la fermeture des bureaux de vote, les électeurs se rendent ensuite dans d’autres salles où se tiennent des « caucus », présentent leurs cartes d’électeurs attestant qu’ils ont préalablement voté et s’alignent à nouveau pour l’un ou l’autre des candidats. Les résultats de ces « caucus » déterminent le tiers des « délégués » dans le nombre total des délégués que l’Etat alloue à chacun des candidats. Selon les résultats initiaux de ces caucus, c’est Barack Obama qui mènerait…

Si, en règle générale, pour les Républicains, l’allocation des délégués obéit à la règle du tout ou rien, chez les démocrates, deux facteurs la déterminent : 1) la proportionnalité par comté selon le nombre des habitants et selon la performance du candidat ; et 2) une pondération statistique est appliquée pour les comtés où le candidat démocrate a gagné face au candidat républicain aux dernières élections présidentielles… Il est de ce fait possible que l’allocation totale des délégués par candidat pour le seul Etat du Texas ne soit pas connue avant quelques jours. Pour compliquer clintonOhioencore plus les choses, la loi du Texas permet aux Républicains et aux Indépendants de voter dans les primaires démocrates. Ne parlons donc pas de suffrage universel direct… Et d’ailleurs, aux dernières présidentielles, Al Gore avait gagné le vote populaire mais avait perdu parce qu’il n’a pas su gagner le seul Etat de la Floride et ses « délégués » !

Tout compte fait, hier, Hillary Clinton brillait dans la nuit américaine comme une pleine lune. Et pour cause… Elle a freiné Obama dans son élan victorieux en gagnant 3 Etats sur 4 : Rhode Island, Ohio et Texas. Il faut dire que ces derniers jours, Hillary Clinton a repris le contrôle du récit de la campagne électorale et a mené une campagne négative violente en confrontant son rival au sujet de ce qu’elle a appelé l’« obamagate—un mémorandum résumant une rencontre entre le conseiller économique principal de l’état-major d’Obama et un diplomate canadien (rédacteur du mémo) au cours de laquelle ce conseiller économique aurait rassuré le gouvernement canadien que les positions anti-ALÉNA de son candidat n’étaient que de la mascarade populiste ; et que le Canada n’avait pas à s’inquiéter d’une quelconque remise en cause de cet accord de libre-échange dans l’éventualité de la victoire d’Obama en novembre prochain. Cette « mascarade » supposée, dans un grand Etat industriel comme l’Ohio où beaucoup d’ouvriers ont perdu leurs emplois du fait des délocalisations qu’ils attribuent à l’ALÉNA, n’était pas pour les amuser.

Cette déroute d’Obama a aussi mis à nu son talon d’Achille : jusqu’à présent, malgré le nombre impressionnant de ses victoires, celles-ci ne se sont limitées que dans de petits Etats, alors que sa rivale gagne à chaque coup dans les grands Etats industriels qui seront déterminants au cours des élections générales de novembre. Pis, il vient d’y perdre d’une manière lamentable alors que pour le seul mois de février il avait presque l’avantage du double du budget de communication télévisée dans ces Etats (50 millions de dollars contre 30 millions de dollars pour Hillary Clinton). Qui plus est, la déliquescence d’Obama face à l’attaque en règle de Hillary met à nu aux yeux des électeurs démocrates une autre de ses grandes faiblesses : l’incapacité de répondre efficacement devant un assaut frontal : un « bambino » gueulard mais sans tripes, croit-on, face à la machine républicaine de destruction qui l’attendrait au tournant !

Il reste une quinzaine d’élections et de caucus démocrates—surtout les primaires de Pennsylvanie, un autre grand Etat industriel.

La victoire de Hillary dans l’Etat d’Ohio est une sorte de triomphe personnel pour moi qui ai donné 60 minutes de mon temps pour placer des appels téléphoniques aux démocrates de l’Ohio pour le compte de l’ancienne Première Dame des Etats-Unis (voir mon billet du 22 février « L’Eclipse totale de Hillary Clinton et la grande illusion Obama »). Résiliente, boostée, encaféinée et encanaillée, Hillary Clinton est une coureuse de fond plus que jamais déterminée à pousser jusqu’au finish. Devant ses supporters de Columbus, la capitale de l’Ohio, elle s’était écriée de joie en ces termes : « We’re going on, we’re going strong, we’re going all the way—slogan malheureusement intraduisible avec le même punch en français : On continue, on pousse très fort, on y va jusqu’à la fin.

Photo « Capture d’écran » : Alex Engwete

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01 mars 2008

Syndrome de stress post-traumatique, sept terrains de football et une fille mosotho

Le jeudi 15 novembre 2007, à 20 h, heure de l’est des USA, deux loubars afro-américains, à une distance de deux « terrains de football » de là où j’habite, nous avaient accostés, un voisin et moi, et l’un d’eux a tiré sur moi à une distance de moins de 3 mètres : il a heureusement raté ma tête qu’il visait, le salaud ! (Je relate cet incident dans mon post du 16 novembre 2007 malheureusement rédigé en anglais, mais comportant la photo du lieu de l'agression). J’utilise cette estimation militaire de distance pour souligner le fait que circuler dans mon quartier tient parfois de toute une tactique de fantassins—un terrain de football mesurant 100 mètres, il faut être apte pour courir en cas d'agression. Pas étonnant donc que le film ayant remporté l’Oscar du meilleur film de cette année soit intitulé « No country for old men », mal traduit en français comme « Ce pays n’est pas pour le vieil homme » : à mon avis, la traduction appropriée serait plutôt « C’est pas un pays pour les vieillards » ou, mieux, « Pas un pays pour inaptes ».

Tous mes voisins et connaissances du quartier ont tous d’ailleurs des réflexes de soldats d’infanterie. Hier jeudi soir, par exemple, je marchais dans ma rue quand j’avisai une voisine qui sortait de sa voiture. Je l’avais alors hélée pour lui dire bonsoir. Elle a jeté un coup d’œil dans ma direction, a vu que j’étais sombre comme un noir, et a pris la poudre d’escampette en hurlant : « J’ai moi aussi un revolver sur moi, petit salaud ! »

Le plus cocasse dans cet incident, c’est que la dame est noire aussi. Les politiciens populistes peuvent toujours décrier le « profiling » racial dans l’interpellation disproportionnée des passants noirs par la police, mais ce profilage est basé sur des statistiques qui sont au final intériorisées comme réflexes non seulement par des condés, mais aussi par toute la population du pays. J’ai revu la belle voisine d’en face ce matin, et elle m’a raconté dans des détails embellis le « mugging »—l’agression—postt_002dont elle a failli être victime hier soir ! Je n’avais pas eu le courage de lui dire que c’était moi qu’elle avait mépris pour un assaillant. Pourquoi la sortirais-je de sa vigilance nécessaire pour survivre en milieu urbain américain ? Je suivais donc avec un sourire condescendant en coin ce que je prenais pour un commérage de secrétaire ennuyée lorsque mon sourire s’est instantanément figé sur mes lèvres en un rictus d’horreur. La bonne commère de belle voisine produit soudain de son sac un beau pistolet semi-automatique Glock dont elle me vante les mérites comme s’il s’agissait d’un ordinateur portable qu’elle venait d’acquérir : 1) pas cher du tout, selon elle (650 dollars, « avec la taxe d’achat ») ; 2) chargeur de 15 cartouches de calibre 10mm ; 3) versatilité dans le maniement !

La bonne dame m’encourage de me procurer une arme semblable et m’informe que son « dealer » d’armes pourrait me faciliter les choses. Elle m’assure qu’il y a un stand de tir où elle s’entraîne et que nous pourrions nous y rendre déjà ensemble ce samedi, même si je n’ai pas encore obtenu mon pistolet. Pendant qu’elle me bombarde de toute cette information, je me rappelle soudain que le port d’armes est encore interdit dans la capitale américaine et qu’il y a d’ailleurs un procès en instance à la Cour Suprême intenté par les bons citoyens de Washington pour justement abolir cette interdiction. Mais je me dis tout de suite que le loubar qui a tiré sur mon visage en me ratant de quelques centimètres ne s’est pas embarrassé de toute cette légalité. Une autre question me taraude l’esprit : j’avais toujours cru que le pistolet Glock était l’arme de service réservée aux flics, puisque Robert Carter, un ancien de mes colocataires à Cambridge et qui était aussi condé de la police de l’Etat du Massachusetts, en avait un dont il se servait souvent pour me terroriser en le braquant sur moi quand je rentrais tard à la maison…    

Quand je racontais aux gens l’attaque à main armée dont j’avais été la victime en novembre dernier, tous, presque sans exception aucune, y sont allés de leur petite anecdote d’agression : viols (au fait il y a un violeur en série dans le postt_005Midwest, encore en liberté, dont les victimes ne sont que des hommes : justice poétique d’un pays bizarre !), agression, et attaques à main armée (quelqu’un m’avait même montré une cicatrice de balle qu’il avait reçue au ventre).

D. m’a dit que lorsqu’elle promène le chien autour du bloc, elle a toujours sur elle un billet de 20 dollars, car en cas d’agression, si on n’a rien en poche, m’explique-t-elle, on risque de fâcher l’agresseur qui pourrait alors vous faire sérieusement mal. Ce qui me rappelle les colères meurtrières des « majambazi » (bandits) de Nairobi qui tuent aussi leurs victimes si celles-ci ont le portefeuille vide. Ah, les majambazi de Nairobi ont au moins un code d’honneur : ils vous dévalisent et vous remettent toutefois des pièces de shillings kenyans nécessaires pour votre ticket de « matatu » (taxi-bus)…

Dans les rues américaines, comme on le voit, s’est donc développée toute une culture de confrontation avec l’agresseur potentiel ou de considération et de respect anticipés pour lui. Ici, plus question pour moi de faire le « flâneur » alerte mais insouciant à la Walter Benjamin ou, encore moins, la « dérive » nocturne à travers les rues à la Guy Debord. A postt_006Boston, pourtant, dans mon ancien quartier de Cambridge, on « dérivait » à travers les rues sans le moindre bobo…

A mon grand étonnement, quand ma fille a appris mon agression, elle s’est bien marrée au téléphone ! Et lorsqu’elle est rentrée pour les vacances de Noël, je l’ai confrontée à ce sujet. Elle m’a alors répondu qu’elle s’était plutôt attendue à ce que je terrasse mon agresseur au lieu de lui rendre compte de l’incident d’une voix aussi tremblante que celle d’une fillette éplorée ! Et  quand j’insiste à l’accompagner sur la distance de 7 terrains de football jusqu’à bouche de métro proche, elle s’insurge violemment. Je paraphrase alors pour sa gouverne la sortie d’une comédienne new-yorkaise pour essayer de lui instiller un certain sens de prudence : « N’oublie pas que tu as les oreillettes de ton Ipod vissées dans les oreilles et que tu transportes trois choses à même d’intéresser un agresseur : 1) ton Ipod, 2) ton sac-à-main, et 3) ton vagin ! » Mais rien n’y fait : elle me rit au nez et me rappelle que dans ma culture qui brille par sa préciosité hypocrite, je ne suis pas censé utiliser un mot comme « vagin » en parlant à ma fille… Les adolescents se croient si invulnérables !   

Ici, comme on le voit, on n’a pas à se rendre à Bagdad pour souffrir du Syndrome de stress post-traumatique (SSPT).

Depuis l’agression, pour marcher entre là où je réside et les cinq terrains de foot qui me séparent du convenience store « CVS Pharmacy » (photo) où je vais m’acheter des cigarettes Marlboro et le café éthiopien où je vais me taper mon « chaï » chaud à la vanille, j’ai parfois des flash-back, comme ce vendredi après-midi. Il me faut d’abord passer par l’endroit où mes agresseurs ont surgi du néant avant que l’un d’eux ne tire sur moi.

Comme c’est un vendredi et que je n’ai pas de bière, il me faut aussi me rendre à l’épicerie d’aliments bio « Yes ! Organic Market »—un autre terrain de football à partir de CVS Pharmacy—où l’on fait nos achats d’aliments et de postt_008bière (photo). Une autre balise de violence, cette épicerie : au mois de décembre dernier, deux « brothers » avec des masques de ski y sont entrés en coup de vent et ont braqué des pistolets sur les trois caissières qui leur ont refilé sans faire la moindre résistance toute la recette de la mi-journée.

Ah, j’oubliais… Dans notre quartier, il y a aussi un beau monastère bénédictin doté d’un beau jardin avec de grands arbres en face duquel se trouve un beau parc, lui aussi planté d’arbres touffus. Ma fille, croyant qu’elle se trouvait dans la ville provinciale et paisible de Cambridge, avait l’habitude de s’y rendre l’été pour faire la lecture, assise sur un banc. On nous a alors appris qu’il y a eu plusieurs agressions de visiteurs et de promeneurs, tant dans le jardin des moines bénédictins que dans le parc avoisinant… Depuis lors, plus question pour elle, ni pour sa mère, ni pour moi de nous y rendre !...

Malgré ces incidents, les condés et les autorités municipales se cachent la tête comme des autruches sous les statistiques prouvant à leurs yeux une diminution de la fréquence et de l’incidence de la criminalité. Je me rappelle la colère du détective sur les lieux de mon agression quand on lui a parlé de la « vague » de criminalité dans notre quartier. Cette expression—crime wave—l’avait mis hors de ses gonds. Pis, il avait minimisé l’attaque en prétendant que c’étaient des gosses qui s’amusaient avec une arme à feu, et se contredisant la minute d’après en spéculant que j’allais peut-être être une victime initiatique d’un gang… Quel pays de sauvages ! Rentrer chez moi au plus vite : Kinshasa, Kisangani... sans plus tarder!

J’entre dans l’épicerie et un gaillard aux lunettes noires et blouson capuchonné avec le capuchon lui recouvrant la tête me fait soudain sursauter (photo). Je me calme en constatant qu’il est blanc ! Oh Dieu, suis-je donc tombé si bas ?

J’avise un « six-pack » de « Samuel Adams », la bonne bière blonde « patriotique » de Boston mise au frais sur une étagère réfrigérée (photo). Patriotique, puisque Samuel Adams (1722-1803) est l’un des pères fondateurs des Etats-Unis…

Je vais à la sortie pour payer et je vois une très belle caissière que je n’avais jamais vue auparavant : une nouvelle vendeuse. Je ne peux résister à l’envie de prendre une photo d’elle à la dérobée (photo). C’est mon de tour de payer. Je m’approche. Elle me salue et me demande de faire glisser ma carte bancaire sur le gadget de vente automatisée. Lorsqu’elle me parle, je remarque qu’elle a un accent que j’identifie comme un accent britannique: quelle classe, cette fille ! Je le lui fais postt_009remarquer. Elle éclate alors d’un rire qui résonne alentour et qu’aucun des mots que je pourrais dégotter ne pourrait décrire. « I’m from Lesotho », me dit-elle. Une pensée de traumatisé me traverse l’esprit : que vient foutre cette belle fille mosotho dans cette souricière où un « brother » en état de manque pourrait un jour la descendre pour un billet de 20 dollars de fixe ? Est-elle étudiante à l’université toute proche ? Je n’ose le lui demander. Je lui dis que je suis du Congo. « Which Congo ? » s’enquiert-elle avec la même voix. « Kinshasa », lui dis-je. Dans l’entre-temps, l’opération de vente étant terminée, elle me remet le sachet plastique contenant le « six-pack ». Avant de sortir, au lieu de l’avertir du danger auquel elle s’expose en travaillant dans cette épicerie, je marmonne, tel un pervers, le nom du roi du Lesotho qui lui fait comprendre que je fais allusion au vaste harem de jeunes femmes du grand roi concupiscent ; allusion qui la fait à nouveau éclater de rire. Je sors et, dehors, je me rends compte que je ne connais même pas le nom de la fille mosotho—pour la simple raison qu’on ne s’est pas présentés l’une à l’autre… Allez, pas le temps de fantasmer dans la rue. Il faut se concentrer, prêt à m’étaler de tout mon long sur le trottoir glacial au moindre coup de feu. Depuis mon « accident » (mot de ma fille), me reproche-t-on, je suis devenu « jumpy »: nerveux, avec les nerfs à vif—passez-moi la redondance—instable, sursautant à la moindre pétarade d’un moteur ou à la conflagration des casseroles dans l’évier ! Un terrible avertissement de ma fille me hante: « Dad, you'll have a heart attack ! »...

Posté par Alex Engwete à 05:34 - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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